Étiquettes

, ,

Ayant récemment rapproché Karen Blixen et Alain Testart sur la question de la place des femmes dans les métiers de la mer, je me prend suis pris à ce petit jeu des rapprochements entre mes lectures « littéraires » et mes lectures en sciences sociales. Je vais me livrer au même exercice sur la question de l’obéissance à un maître qui était évoquée dans le poème de Stefan George que j’ai cité hier. Je voudrais en  particulier demander comment est possible une phrase telle que celle-ci :

« Et dût-il me priver de toute récompense
Ma récompense est dans les regards de mon Maître »

A quelle condition peut on se faire gloire de son obéissance à un maître plutôt que de s’en sentir humilié ?

« Comment concevoir l’autorité que le premier [le maître] exerce sur le second [l’ouvrier]? Ces questions sont d’autant plus complexes que le contremaître français d’aujourd’hui, loin de voir ses fonctions obéir à des principes uniformes, est influencé par trois modèles de base bien distincts (qui peuvent dans la pratique se combiner de diverses façons). Ces modèles héritent de trois grandes traditions qui ont marqué la France pré-industrielle, et que l’on pourrait symboliser par la relation maître/compagnon, au sein d’une corporation, par la relation intendant d’un seigneur/paysan, et la relation sous-officier/soldat dans la garde impériale. Et les images d’Épinal qui correspondent à ces trois situations pèsent très lourd dans notre imaginaire.

La relation entre maître et compagnon concerne deux membres d’une même corporation, voués à un même itinéraire initiatique qui en fait des sortes de clercs d’une même confrérie. Ils sont fiers du même « métier », dont ils partagent les valeurs bien que leurs intérêts les opposant parfois. Le plus ancien est plus expérimenté que l’autre, plus ri e en savoir, a poussé plus loin son initiation. Il existe entre eux une sorte d’égalité symbolique liée à tout ce qu’ils ont en commun, pendant que l’ancien dispose de l’autorité d’un primas inter pares. Comme cette autorité se fonde sur sa supériorité dans le registre du savoir, du degré d’initiation, on peut la qualifier de cléricale. Elle est au service de la fidélité aux traditions de la corporation, du métier. Et le maître ne relève lui-même d’aucun pouvoir profane. Il ne dépend que de sa conscience.

La relation entre intendant et paysan confronte un membre de la domesticité du châtelain avec des tenanciers qu’il est chargé de pressurer. Elle hérite d’un lointain passé d’autorité s’exerçant sur les « manants », les « vilains » et plus loin encore sur les esclaves. Celui qui l’exerce est issu du peuple. En devenant domestique, sa condition ne s’est pas élevée ; elle est même devenue plus basse que celle du paysan libre. Mais l’appétit de lucre l’a amené à trahir son état pour se faire l’agent des basses besognes du châtelain (qui ne pourrait, sans déchoir, les accomplir en personne). Il n’est rien par lui-même. Les paysans le méprisent en même temps qu’ils le craignent. Tout est entre eux rapport de forces. Et il tente non sans mal de s’élever au-dessus de ce mépris en s’identifiant à son maître et à ses intérêts. On peut alors parler d’autorité servile.

La relation entre un sous-officier de la garde impériale et un de ses grognards représente un troisième pôle. Le sous-officier s’est ennobli à l’épreuve du feu, en même temps qu’il a gagné ses galons. Il s’est couvert d’une gloire et de médailles dont l’aura appelle la révérence du soldat. Même s’il a une humble origine, il s’est élevé à une condition plus haute. Les rapports entre les deux hommes sont régis par l’honneur militaire, qui demande une obéissance extrême, mais fière, à des ordres qui ne doivent rien exiger de vil. Et le sous-officier obéit de même à l’officier. Son savoir n’est pas nécessaire­ment beaucoup plus grand que celui du soldat, mais sa personne en impose. Elle ne suscite ni la crainte, ni le mépris, ni l’obséquiosité, ni la confraternité, mais le respect. On peut alors parler d’obéis­sance aristocratique.

La première forme d’autorité et la troisième sont, chacune à leur façon, conformes à l’honneur. La deuxième, bien sûr, ne peut l’être. »

Philippe d’Iribarne, La logique de l’honneur, Seuil Points Essais, p. 114-115