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« c’est pas l’homme qui prend la mer
c’est ma mer qui prend l’homme
mais elle prend pas la femme
qui préfère la campagne »

« Il n’y a rien dont on puisse languir comme de la mer. La passion de l’homme pour la mer, continua-t-il, son regard sombre fixé sur le visage d’Athéna, est dépourvue d’égoïsme. Nous ne pouvons ni la cultiver ni boire son eau et, dans son sein, nous mourons. Et pourtant, loin d’elle, nous sentons que quelque chose de notre âme se dessèche en nous et disparaît comme une méduse rejetée sur le sable sec.
– Naviguer ! s’exclama la prieure. Naviguer sur la mer ! Non jamais, à aucun prix! »
L’aversion lui faisait monter le sang à la tête; elle en était rouge et ses yeux brillaient. Boris fut impressionné une fois de plus par l’intensité de cette aversion que montrent les femmes pour les choses de la mer. Enfant, il avait voulu se sauver de chez lui pour devenir marin. Mais rien, pensa-t-il, ne suscite aussi violemment l’hostilité d’une femme que d’entendre parler de la mer. Elles la détestent toutes et la fuient sous toutes ses formes, depuis l’odeur de son eau jusqu’au contact des cordages salés et goudronnés. Peut-être L’Église aurait-elle pu déconsidérer la sexualité en la montrant comme un enfer maritime, gris, cendreux, ou encore agité d’une houle glacée; car du feu, les femmes n’ont pas peur, le considérant comme un allié de longue date. Mais leur parler de la mer équivaut à leur parler du diable. Quand le règne de la femme aura rendu la terre inhabitable à l’homme, il s’élancera sur la mer, pour avoir la paix, car les femmes préféreront mourir plutôt que de les y suivre. »

Karen Blixen, Le singe, in Sept contes gothiques, p. 188