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« En avançant dans la vie dit le comte Auguste, je me rends compte d’un fait humiliant : de même que dans la vie matérielle, nous dépendons de nos inférieurs – car sans mon barbier, au bout de huit jours, je serais à tout point de vue, social, politique, familial, une épave – de même, dans le monde spirituel, nous dépendons d’individus plus sots que nous. Vous savez peut-être que j’ai renoncé à mes ambitions artistiques personnelles, pour m’occuper de collectionner des œuvres et de les évaluer. (C’était, en effet, un remarquable critique d’art.) Là, j’ai appris qu’il est impossible de peindre un objet, une rose par exemple, sans qu’un critique tant soit peu intelligent, ou même moi, ne puissions fixer, à vingt ans près, la période où elle a été peinte, ou, avec plus ou moins de sûreté, dans quel endroit d’Europe ou d’Asie. La pensée de l’artiste a été de peindre une certaine rose, sans avoir jamais eu le dessein de nous donner une rose chinoise, persane ou française ou, suivant la période, une rose rococo ou de pur style empire. Si je lui disais que c’est ce qu’il a fait, il ne me comprendrait pas. Peut-être serait-il fâché et répliquerait : « J’ai peint une rose », ce qui n’avance pas l’affaire. Je suis donc supérieur à l’artiste, puisque je peux le juger d’après des règles qui lui sont inconnues, mais cependant il m’est impossible de peindre une rose et même simplement de la concevoir. Je pourrais peut-être imiter une oeuvre d’un de ces artistes et dire : « Je vais peindre une rose dans la manière hollandaise ou « chinoise ou rococo », mais je n’aurais jamais le courage de peindre une rose comme elle parait. Et, d’ailleurs, comment est-ce, une rose ? »
Il resta longtemps pensif, sa canne à pommeau d’argent sur les genoux.
« Il en est de même quant à la conception humaine de la vertu, de la justice, voire, si vous y tenez, de Dieu. A supposer qu’on me demande quelle est la vérité sur ces choses, je répondrais : « Votre question est absurde. Les Hébreux, les Aztèques d’Amérique sur lesquels je viens de lire un ouvrage, les Jansénistes, chacun avait une idée à eux sur le sujet. Si vous désirez une explication de leurs différents points de vue, je vous la donnerai, car j’ai étudié ces choses. Mais je vous conseille de ne pas renouveler cette question devant des gens intelligents. » N’empêche que je resterai le débiteur du troupeau naïf qui a cru possible de se former une conception directe et absolument juste de la vertu, de la justice et de Dieu, et qui s’est trompé. Si ces naïfs avaient visé à créer une conception spécifiquement hébraïque ou chrétienne de Dieu, sur quoi l’observateur aurait-il pu bâtir ? Il se trouverait dans la même situation que les Israélites recevant l’ordre de faire des briques sans paille. Oui, mon ami, les imbéciles pourraient très bien se débrouiller sans nous, mais, ce qui fait notre supériorité, nous le devons aux imbéciles.
« Dans notre promenade matinale, reprit-il après une pause, si nous passions, vous et moi, devant une boutique de prêteur sur gages, et que vous me montriez dans la vitrine, une pancarte indiquant : « Ici, on passe le linge à la calandre », en me disant : « Je vais apporter mon linge ici, regardez, on passe le linge à la calandre », vous me feriez sourire et je devrais vous expliquer que vous ne trouveriez là ni calandre ni calandreur; que c’est la pancarte qui est à vendre. La plupart des religions sont semblables à cette pancarte, et elles font sourire.
Mais je n’aurais pas l’occasion de sourire, de sentir ma supériorité ni de la montrer et, en fait, la pancarte ne serait pas là, si, de temps à autre, quelques personnes n’avaient pas été fermement convaincues de détenir une calandre bien à elles, avec laquelle elles calandraient effectivement leur linge. »

Karen Blixen, Le poète in Sept contes gothiques, p. 465 – 467