Étiquettes

, ,

« Vous, jeunes gens, qui riez des idées comme des tournures des années soixante-dix [1870], vous me direz sans doute qu’en dépit de tous ces artifices [les corsets], à la longue, il ne devait pas subsister grand-chose du mystère. Mais je me permettrai de vous faire remarquer qu’il ne vous est guère possible aujourd’hui de saisir toute la signification du mot. Rien n’est vraiment mystère avant d’être devenu symbole. Le pain consacré par l’Eglise est cuit, lui aussi, de même que le vin a été mis en bouteilles, n’est-ce pas ? Les femmes de cette époque représentaient bien davantage qu’un groupe d’indivi­dus. Elles symbolisaient et représentaient la Femme. Je sais que le mot lui-même, dans ce sens-là, a disparu du vocabulaire. Là où nous parlions de la Femme — de façon gentiment cynique — vous parlez des femmes. Voilà toute la différence. Vous souvenez-vous des clercs du Moyen Age qui discutaient si c’est l’idée du chien ou le chien lui-même qui a été créé le premier? Pour vous, à qui l’on enseigne la statistique dès l’école maternelle, je présume que la réponse va de soi; et l’on doit reconnaître qu’en effet votre monde actuel semble bien être le résultat d’une suite d’expérimentations. Mais pour nous, les idées de ce brave monsieur Darwin furent déjà une étrange nouveauté. Notre propre conception du monde, nous l’avions puisée dans les symphonies, les cérémonies de la cour et autres choses de cet ordre; et nous avions été élevés dans l’idée qu’il existe une différence profonde entre naissance légitime et illégitime. Nous ne doutions pas des causes finales. L’idée de la Femme — d’une das ewig weibliche, qui implique, vous le reconnaîtrez vous-même, un certain mystère, remonte pour nous aux origines de la création, et les femmes de mon temps considéraient que c’était leur devoir sacré d’incarner dignement cette idée, exactement comme le devoir sacré du chien en tant qu’individu a été, je l’imagine bien, d’incarner dignement l’idée du chien selon son créateur.
« On pouvait alors suivre le cheminement de cette idée de la Femme dans l’esprit d’une petite fille, au fur et à mesure qu’elle grandissait, qu’elle était peu à peu, et sans doute selon des règles très anciennes, initiée aux rites du culte, avant d’en être ordonnée prêtresse. Lentement, le centre de gravité de son être se déplaçait, elle perdait de son individualité pour devenir symbole, jusqu’au moment où l’on se trouvait confronté à cette fierté et à cette réserve que l’on rencontre chez les êtres qui détiennent un grand pouvoir, les très grands artistes par exemple. En effet, l’arrogance de la jolie jeune femme ou la majesté de la vieille dame n’était pas plus affaire de vanité personnelle, ni d’aucun sentiment analogue, que la fierté d’un Michel-Ange ou d’un ambassadeur d’Espagne à Paris. Quelles qu’aient pu être les huées d’indignation par lesquelles don Juan fut accueilli sur les bords du Styx par ses victimes échevelées, les seins nus, un jury de femmes de mon temps l’eût acquitté pour sa dévotion à l’idée de la Féminité. Mais, d’accord en cela avec les maîtres d’Oxford, elles eussent condamné Shelley pour son athéisme. Elles sont même parvenues à subjuguer le Christ en personne, en le montrant toujours comme un petit enfant dans les bras de la Vierge, dépendant d’elle. »

Karen Blixen, Le vieux chevalier errant, in Sept contes gothiques, p. 125 – 126