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« Vous devez apprendre à déguiser si parfaitement votre caractère, que ce soit en vain qu’on s’étudie à le démêler. Il faut encore que vous joigniez à l’art de tromper les autres, celui de les pénétrer; que vous cherchiez toujours, sous ce qu’ils veulent vous paraître, ce qu’ils sont en effet. C’est aussi un grand défaut pour le monde que de vouloir ramener tout à son propre caractère. Ne paraissez point offensé des vices que l’on vous montre, et ne vous vantez jamais d’avoir découvert ceux que l’on croit vous avoir dérobés. Il vaut souvent mieux donner mauvaise opinion de son esprit, que de montrer tout ce qu’on en a; cacher, sous un air inappliqué et étourdi, le penchant qui vous porte à la réflexion, et sacrifier votre vanité à vos intérêts. Nous ne nous déguisons jamais avec plus de soin que devant ceux à qui nous croyons l’esprit d’examen. Leurs lumières nous gênent. En nous moquant de leur raison, nous voulons cependant leur montrer qu’ils n’en ont pas plus que nous. Sans nous corriger, ils nous forcent à dissimuler ce que nous sommes, et nos travers sont perdus pour eux. Si nous étudions les hommes, que ce soit moins pour prétendre à les instruire, que pour parvenir à les bien connaître. Renonçons à la gloire de leur donner des leçons. Paraissons quelquefois leurs imitateurs, pour être plus sûrement leurs juges; aidons-les par notre exemple, par nos éloges mêmes, à se développer devant nous, et que notre esprit ne nous serve qu’à nous plier à toutes les opinions. Ce n’est qu’en paraissant se livrer soi-même à l’impertinence, qu’il n’échappe rien de celle d’autrui. »

Crébillon fils, Les égarements du cœur et de l’esprit, p. 245