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« Cette capacité de l’utilitarisme à se détruire lui-même, une fois qu’il est séparé du concret, peut être illustrée grâce à un exemple bref par lequel je terminerai. Ses données empiriques de départ ne sont pas, peut-être, incontestables. Mais elles sont certainement au moins aussi vraisemblables que la plupart de celles qui sont utilisées par les utilitaristes en pareille circonstance.

Le fait que des individus soient des utilitaristes actifs et convaincus a un effet gênant qui est d’abaisser tendanciellement le niveau de la morale. La loi de Gresham joue, selon laquelle les actes mauvais d’homme mauvais entraînent les hommes de bien à commettre des actes qui, dans un contexte meilleur, seraient également mauvais. Il y a à cela une raison simple : un utilitariste est toujours justifié s’il accomplit la chose la moins mauvaise qui s’impose pour empêcher la chose la plus mauvaise qui, autrement, se produirait dans le cas de figure donné (y compris, naturellement, la chose la plus mauvaise que quelqu’un d’autre pourrait commettre) — et ce que l’utilitariste a raison de faire dans ces conditions peut souvent être, pris en lui-même, quelque chose de fort répréhensible. L’acte préventif est partie intégrante des conceptions utilitaristes et certaines conceptions de la responsabilité négative (selon lesquelles vous êtes responsable de ce que vous n’essayez pas d’empêcher, autant que de ce que vous faites) sont également caractéristiques de l’utilitarisme.

Les choses étant ainsi, on peut, empiriquement, s’attendre à une escalade des actes préventifs ; et la conséquence in fine de cela, d’après les critères utilitaristes eux-mêmes, sera pire que si tout cela n’avait jamais commencé.

L’utilitariste qui est plongé dans le système, cependant, ne peut apporter aucun correctif à cela ; il doit penser en termes de conséquences réelles, et rien, au royaume des conséquences réelles (en tout cas, rien d’utile), ne sera effectué par un geste de principe — il n’a aucun moyen, à partir du lieu où il se tient, de gagner un terrain moralement plus élevé. S’il prend du champ pour réfléchir, cependant, il peut se dire combien les buts de l’utilitarisme se seraient mieux réalisés qu’ils ne l’ont fait dans un monde où les utilitaristes sont mêlés aux méchants. Nul doute que ces buts se fussent mieux réalisés s’il n’y avait pas eu de méchants — mais cela, assurément, c’est de l’utopie. Ce qui a davantage d’avenir, c’est un monde dans lequel il y aura assez de personnes pour résister à la pourriture envahissante. Résister, par exemple, parce qu’il y a une série de choses que ces personnes ne peuvent envisager de faire, ni se forcer à faire, ni accepter de voir faire, quoique les autres fassent ces choses ou soient prêts à les faire. Il y a une limite aux actes préventifs que ces personnes sont prêtes à envisager. Il faut, semble-t-il, que suffisamment d’individus, dans suffisamment de cas, soient prêts à refuser divers actes quelles qu’en puissent être les conséquences. Cela veut dire qu’il faut que suffisamment d’individus, suffisamment de fois, dans suffisamment de cas, refusent de penser en utilitaristes. Et il ne sera pas question, pour eux, de conserver, à l’arrière-plan, le schéma utilitariste avec lequel coexisterait leur intransigeance morale. Car ils doivent être capables de résister à la tentation utilitariste dans les circonstances les plus difficiles, lorsque le fait de lui résister entraînera un dommage très évident. C’est la raison pour laquelle leur non-utilitarisme doit être très solidement établi.

Certains utilitaristes ont abouti, quoique par un tout autre raisonnement, à quelque chose qui ressemblait à cette conclusion, et ont pensé qu’elle montrait que la vérité de l’utilitarisme pouvait être connue d’une élite responsable, mais qu’elle ne devait pas être trop répandue dans les masses. Une telle proposition est nulle, et du point de vue individuel et du point de vue social. Du point de vue individuel, parce que l’état d’esprit attribué à l’utilitariste réfléchi et l’attitude envers autrui que cet état d’esprit implique ne pourraient se rencontrer, et encore, que chez un homme très naïf (comme l’était peut-être Sidgwick), et aucun homme réfléchi, de nos jours, ne peut être d’une semblable naïveté. Du point de vue social, parce que les institutions éducatives et autres qui seraient nécessaires à la mise en œuvre d’une telle conception devraient être tout à fait différentes de tout ce que nous pouvons aujourd’hui imaginer ou supporter, ou de ce que l’utilitarisme lui-même pourrait vouloir.

Si tout cela est vrai, le monde que l’utilitariste réfléchi doit finalement accepter comme étant le plus susceptible d’apporter le résultat qu’il désire est un monde dans lequel la loi de Gresham est battue en brèche parce que suffisamment d’individus, suffisamment de fois, sont profondément déterminés à refuser la manière de penser des utilitaristes. Il n’est pas possible que cette détermination cohabite avec la foi dans l’utilitarisme ; et il n’est acceptable ni du point-de vue individuel, ni du point de vue social, que d’un côté la majorité des individus soit dans cette disposition d’esprit, tandis que d’autres, l’élite utilitariste, croiraient dans l’utilitarisme. Tout ce qu’il en reste, c’est que le monde qui serait à l’image des aspirations de l’utilitariste serait un monde d’où la croyance dans l’utilitarisme comme doctrine morale universelle serait totalement absente, sauf, peut-être, comme une excentricité secondaire et dépourvue d’effet.

Ainsi, si l’utilitarisme est vrai et que certaines propositions empiriques assez plausibles sont également vraies, il est préférable que les hommes ne croient pas à l’utilitarisme. Si, d’un autre côté, il est faux, il vaut certainement mieux que les hommes n’y croient pas. Ainsi, de quelque côté qu’on se tourne, il vaut mieux ne pas y croire. »

Bernard WILLIAMS, L’utilitarisme, in La fortune morale, PUF, p. 91 – 93