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« Considérées en tant qu’États, la France et l’Allemagne renfermaient l’une et l’autre les deux mêmes principes de dissolution ; dans le premier cas, Richelieu détruisit entièrement ces principes, élevant ainsi son pays au rang des plus grandes puissances ; dans le second cas, il leur donna toute leur force, ruinant l’existence de l’Allemagne en tant qu’État. Il porta à leur pleine maturité les principes internes sur lesquels ces deux pays étaient fondés : ces principes étaient la monarchie pour la France et, pour l’Allemagne, la formation d’une multitude d’États autonomes. Mais l’une et l’autre devaient encore lutter contre le principe opposé ; Richelieu réussit à installer solidement les deux pays dans leurs systèmes antagonistes.

Deux éléments empêchaient la France de devenir un État unifié sous la forme d’une monarchie : d’une part les grands, d’autre part les huguenots; les uns et les autres menèrent des guerres contre les rois.

Les grands qui comptaient dans leurs rangs les membres mêmes de la famille royale intriguèrent et s’armèrent contre le Premier ministre. Certes, la souveraineté du monarque était depuis longtemps sacrée et à l’abri de toutes contestations ; aussi les grands ne conduisirent-ils pas leurs armées au combat pour réclamer une part de souveraineté, mais pour être les premiers sujets du monarque, en tant que ministres, gouverneurs des provinces, etc. Les services que Richelieu rendit en soumettant les grands au ministère c’est-à-dire à l’émanation directe du pouvoir d’État, peuvent passer pour un effet de l’ambition aux yeux d’un observateur superficiel. La perte de ceux qui furent ses ennemis paraît avoir été un sacrifice fait à son ambition ; au milieu de leurs révoltes et de leurs complots, ces gens protestaient avec la plus grande sincérité de leur innocence et de leur dévouement envers leur souverain et ne considéraient pas comme un crime politique ou de droit commun leur rébellion armée contre le Premier ministre. S’ils succombèrent, la personne de Richelieu n’en fut pas la cause, mais son génie, qui sut attacher sa personne au principe nécessaire de l’unité politique et mettre les charges publiques sous la dépendance de l’État. C’est en cela que consiste le génie politique : un individu s’identifiant à un principe ; dans ces conditions, il ne peut que remporter la victoire. Le service que Richelieu rendit, comme ministre, en donnant une unité au pouvoir exécutif, est de loin supérieur au mérite qui consiste à agrandir son pays d’une province même à le sortir d’une difficulté.

Les huguenots représentaient la seconde menace pour l’État, mais Richelieu les écrasa en tant  que parti politique ; car il ne faut pas voir son comportement envers eux sous l’angle d’une persécution de la liberté de conscience. Ces gens avaient leurs propres armées, des villes fortes, des alliances avec des pays étrangers, etc., et formaient ainsi une sorte d’État souverain ; c’est contre eux que les grands avaient formé la Ligue, qui avait mis l’État français au bord de l’abîme. Les deux partis opposés, véritable fanatisme en armes, se plaçaient au-dessus de l’État. En ruinant l’État des huguenots, Richelieu ruina, du même coup, la justification de la Ligue et mit fin à l’insubordination des grands, qui en était le dernier vestige, devenu sans raison ni principe. Tout en détruisant leur État, il conserva aux huguenots, sur un pied d’égalité avec les catholiques, leur liberté de conscience, leurs églises, leurs offices religieux, leurs droits civils et politiques. Sa logique d’homme d’État lui fit concevoir et utiliser la tolérance. »

 Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, La Constitution de l’Allemagne,
Irvéa, Champ Libre, trad. Jacob, 1977, p. 112-113

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