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Il n’est guère d’élèves de terminale qui échappent à ce célèbre passage de Race et histoire où Lévi-Strauss met en lumière les paradoxes qui résultent de l’universalité de l’ethnocentrisme :

« Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel … »

Il n’est pas sûr que parler de « commissions d’enquête [envoyées] pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme » rende compte adéquatement de la Controverse de Valladolid (la vraie, pas la pièce de Jean-claude Carrière). Quant aux intéressantes expériences menées par les indiens j’ignore quelles sont les sources à ce sujet.

Aux collègues qui voudraient renouveler leurs exemples pour illustrer l’idée d’une symétrie des ethnocentrismes, je recommande cette anecdote, aussi baroque mais moins tragique que celle de Levi-Strauss, que rapporte Marshall Sahlins :

« En septembre 1793, le lord et vicomte George Macartney, l’envoyé du souverain barbare de l’océan de l’Ouest, George III, était reçu à la cour chinoise pour payer tribut à l’Empereur Céleste et être « amené à la civilisation par la vertu impériale. De son point de vue, il se considérait plutôt comme ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire de sa Majesté britannique, chargé d’établir des relations diplomatiques avec la Chine en vue d’une libéralisation du commerce avec Canton. Il avait aussi pour tâche d’ouvrir de nouveaux marchés pour les produits de l’industrie britannique, dont il apportait quelques magnifiques exemples, cadeaux pour l’empereur Ch’ien-lung à l’occasion de son quatre-vingt-troisième anniversaire. Quoi qu’il en soit, en septembre 1793, donc, Macartney recevait la réponse impériale au message de son roi. Adressé à un seigneur vassal, cet édit célèbre était ainsi rédigé :

« Nous, par la Grâce du Ciel, Empereur, enjoignons le Roi d’Angleterre à prendre note de cet arrêt.

Bien que votre pays, O Roi, soit situé dans les océans lointains, vous avez, inclinant votre cœur vers la civilisation, respectueusement envoyé un émissaire nous présenter votre message officiel, et traversant les mers il est venu à notre cour pour se prosterner, apporter ses félicitations à l’occasion de l’anniversaire impérial, et offrir en gage de sincérité des produits de votre pays.

Nous avons lu attentivement le texte de votre message et sa formulation exprime votre ferveur. On peut y voir que votre humilité et votre soumission sont bien réelles […]

L’Empire Céleste, qui gouverne tout à l’intérieur des quatre mers [ le monde], ne se préoccupe que de mener à bien les affaires du Gouvernement et n’accorde pas de valeur aux choses rares et précieuses [ En fait, la vertu et le pouvoir de la Dynastie Céleste ont pénétré au loin d’innombrables royaumes, qui sont venus rendre hommage et, ainsi, toutes sortes de choses précieuses venues « de l’autre côté de la montagne et de la mer » ont été rassemblées ici, que le chef de votre délégation et les autres ont vues par eux-mêmes. Néanmoins, nous n’avons jamais accordé la moindre valeur aux articles ingénieux, ni n’avons le moindre besoin des produits de l’industrie de votre pays. »

Il a été dit de cet édit de Ch’ien-lung (et par nul autre que Bertrand Russell) que la Chine demeurerait incomprise tant que ce document n’aurait pas cessé de paraître absurde.  […]

Les tributs dont devaient s’acquitter les barbares se composaient obligatoirement de produits remarquables de leur pays. Donc, à certains égards symboliques, plus ils étaient bizarres, mieux c’était : ils n’en étaient que plus aptes à signifier tout à la fois la capacité englobante de la vertu impériale, son aptitude à embrasser une diversité universelle et la faculté de l’Empereur d’ordonner les fluctuations du monde au-delà des bornes chinoises, en en contrôlant les monstres et les merveilles. […]

Les tributs des barbares étaient surtout rendus au solstice d’hiver et pour l’anniversaire de l’Empereur ; ils étaient, de ce fait, liés aux renaissances du monde et assuraient aux tributaires les bénéfices matériels de l’intercession du Souverain auprès du Ciel. Les présents de valeur, offerts par l’Empereur à l’émissaire du tribut, étaient aussi des gages de prospérité, prouvant que le Fils du Ciel savait « chérir les hommes du lointain ». Le commerce était partie intégrante de cet ensemble de représentations : officiellement considéré, […] comme une « faveur » accordée aux barbares en tant que « moyen nécessaire pour qu’ils puissent avoir part à la libéralité de la Chine ». Dans un tel contexte, l’intention de lord Macartney de libéraliser les échanges en offrant des cadeaux d’anniversaire à l’Empereur n’était donc pas incompréhensible aux Chinois, du moins menait-elle à un malentendu productif. En effet, les conceptions chinoises du commerce n’impliquaient aucun désintérêt pour celui-ci, pas plus qu’elles n’empêchaient ses usages fonctionnels dans le domaine politique ou financier. Au cours de la longue histoire des frontières chinoises, plus notoirement au nord, le commerce servit souvent d’instrument à la politique — qu’il fût encouragé dans le cadre d’une politique extérieure expansionniste, ou seulement toléré pour tenter de neutraliser une menace barbare.

[…] Je me contenterai d’évoquer ici, à titre d’exemple, le refus du lord de faire le ko-teou, la triple prosternation devant l’Empereur, incident peut-être déjà trop glosé par les orientalistes. Remarquons seulement que Macartney, insistant pour que l’on fasse la distinction entre les respects présentés par un « grand souverain indépendant » comme le sien et les hommages rendus par les princes tributaires, proposa d’en passer par le ko-teou à la condition qu’un fonctionnaire chinois d’égal rang se prosternât de même devant le portrait de George III. Cette proposition, commentaient les documents de la Cour impériale, « dénotait l’ignorance ». Soulignons encore le désir obstiné de Macartney d’en arriver aux choses sérieuses, à la négociation proprement dite, après que l’ambassade eut été reçue cérémonieusement par l’Empereur et les cadeaux échangés. Ce souhait ne fut jamais satisfait, puisque, en ce qui concernait les Chinois, les choses sérieuses étaient déjà accomplies — les cérémonies étaient les choses sérieuses. […]

Pourtant, lord Macartney savait bien que les banderoles flottant au-dessus des jonques chinoises qui l’amenaient vers Pékin annonçaient « l’Ambassadeur anglais apportant son tribut à l’Empereur de Chine ». Il le savait, mais il choisit diplomatiquement de ne n’en pas faire cas, privilégiant tactiquement le langage des marchandises, persuadé d’y trouver la plus efficace des contre-argumentations. Pour les Anglais, les prétendus tributs étaient « des échantillons de la meilleure production britannique, et les toutes dernières inventions ajoutant à la commodité et au confort de la vie sociale », soigneusement sélectionnés dans « le double but de satisfaire ceux à qui ils seraient remis, et de susciter une demande plus générale d’achat d’articles similaires ». De telle sorte que, dans les différents incidents où la distinction était explicitement faite entre les « présents » (tels que les appelaient les Britanniques) et les « tributs » (comme les nommaient les Chinois), bien malin qui aurait pu deviner ce que pensaient vraiment les roués Occidentaux. Leurs « présents » étaient réellement des échantillons de leurs marchandises ; mais, au-delà, ils étaient des exemples d’ingéniosité industrielle, destinés à signifier la « supériorité » de la civilisation britannique et la majesté de George III. Comprenant des instruments d’expérimentation scientifique, un globe terrestre avec les itinéraires des découvertes du capitaine Cook, de majestueux carrosses et des lames d’épée capables de transpercer le fer sans perdre leur tranchant, ces présents, comme le disait sir George Staunton, avaient été soigneusement choisis pour « signifier » le progrès de la science occidentale et « en transmettre l’information » à l’Empereur. […] Pour les Britanniques enfin, leurs présents étaient les signes évidents d’une logique industrielle du concret les signes de leur prééminence. Ils étaient supposés communiquer l’ensemble d’une culture, politique, intellectuelle et morale. Mais si quelqu’un s’avisa un jour d’apporter de l’eau à la rivière, ce furent bien les Britanniques apportant aux Chinois l’annonce de la civilisation.

Dans son journal, Macartney s’indigne à plusieurs reprises de l’indifférence des mandarins. Mais, de leur point de vue, si les « présents » étaient vraiment des « tributs » exprimant le désir sincère des barbares de s’ouvrir à civilisation, ils ne pouvaient évidemment pas être supérieurs aux productions chinoises. Au mieux, ils étaient qu’ils devaient être : des produits exotiques rares et étranges, provenant d’un monde extérieur où les catégories étaient brouillées, indistinctes inversées et confuses. […]

Dans un très beau texte, écrit près d’un demi-siècle plus tard, le sinologue anglais Thomas Meadows explique que le peuple chinois, devant la merveille technique qu’était un bateau anglais, ne saisissait tout simplement pas le message qui lui était délivré : que le pays qui l’avait produit « devait » être habité par une population riche et dynamique, « libre de jouir des fruits de son travail », qu’il « devait » avoir un gouvernement puissant et de bonnes lois « et être parvenu, toutes choses étant considérées, à un haut degré de civilisation ». Les Chinois concéderont, ajoute-t-il, que les Anglais peuvent faire des choses extraordinaires, mais ni plus ni moins que les éléphants et les autres bêtes sauvages. De fait, Dinwiddie, à l’époque, rapportait précisément ce genre de réaction et soulignait lui-même l’incapacité chinoise à comprendre la théorie indigène occidentale selon laquelle il existerait une relation systématique entre technologie et civilisation:

Leurs préjugés sont irréductibles Demandez-leur si les inventeurs et les fabriquants de machines aussi curieuses et élégantes ne sont pas des hommes de savoir et des personnes supérieures. Ils vous répondront : « Ce sont certes de curieux objets, mais à quoi servent-ils ? Les Européens manient-ils l’art du Gouvernement de façon aussi raffinée ? ».

Tout cela contribue à expliquer pourquoi lord Macartney échoua à susciter, chez les Chinois, une demande massive de produits britanniques — pourquoi, par exemple, il ne parvint pas à leur faire jeter leurs baguettes, comme il était persuadé qu’ils le feraient après qu’il leur aurait démontré la « commodité » des couteaux, fourchettes et cuillères de Scheffield.

Marshall SAHLINS, La découverte du vrai sauvage, Gallimard 2007, p. 214 – 228

 

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