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Comme on l’a vu mardi, « l’éthicisme est la thèse selon laquelle l’évaluation éthique des attitudes manifestées par des œuvres d’art est un aspect légitime de leur évaluation esthétique ». Il s’agit donc d’une remise en question de l’idée d’une autonomie de l’esthétique par rapport à l’éthique. Si on élargit le débat aux valeurs cognitives, la question est donc de savoir si les trois registres de valeurs, esthétique, moral et cognitif – le beau, le bon, le vrai – sont autonomes ou s’ils convergent ? Si les conflits de valeur irréductibles constituent selon une formule fameuse de Max Weber, une « guerre des dieux », l’affirmation d’une convergence des valeurs par delà leur autonomie apparente, représenterait elle nostalgie monothéiste?

 » La foi est avant tout la certitude que le bien est un. Croire qu’il y a plusieurs biens distincts et mutuellement indépendants, comme vérité, beauté, moralité, c’est cela qui constitue le péché de polythéisme, et non pas laisser l’imagination jouer avec Apollon et Diane. »

Simone Weil, L’enracinement

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Il y a un autre passage dans l’Enracinement où la convergence de l’appréciation esthétique et de l’appréciation éthique se trouve affirmée sur un cas particulier.

« L’Arioste n’a pas rougi de dire à son maître le duc d’Este, au cours de son poème, quelque chose qui revient à ceci : Je suis en votre pouvoir pendant ma vie, et il dépend de vous que je sois riche ou pauvre. Mais votre nom est en mon pouvoir dans l’avenir, et il dépend de moi que dans trois cents ans on dise de vous du bien, du mal, ou rien. Nous avons intérêt à nous entendre. Donnez-moi la faveur et la richesse et je ferai votre éloge. Virgile avait bien trop le sens des convenances pour exposer publiquement un marché de cette nature. Mais en fait, c’est exactement le marché qui a eu lieu entre Auguste et lui. Ses vers sont souvent délicieux à lire, mais malgré cela, pour lui et ses pareils, il faudrait trouver un autre nom que celui de poète. La poésie ne se vend pas. Dieu serait injuste si l’Énéide, ayant été composée dans ces conditions, valait l’Iliade. Mais Dieu est juste, et l’Énéide est infiniment loin de cette égalité. »

ibid.

On retrouve ici la position que nous avions observée chez Joubert, Simone Weil ne nie pas toute qualité esthétique aux œuvres réalisées pour flatter le pouvoir (les vers de Virgile sont « souvent délicieux à lire ») mais elle considère qu’elles ne peuvent qu’être inférieures à des œuvres moralement plus pures, et que ce serait un scandale que ce ne soit pas le cas (« Dieu serait injuste »). Je me contenterai de trois rapides commentaires sur ce texte :

  1. Par la formule « dieu serait injuste si … » Simone Weil exprime de manière originale et particulièrement frappante, un rejet qui est beaucoup plus courant que ce qu’on pourrait croire. Pensons à tous ceux pour qui l’art commercial ne peut être qu’une forme inférieur d’art (un vulgaire divertissement), pensons aussi à tous ceux qui aujourd’hui sont prêts à déboulonner les classiques de leur piédestal au nom des traces de culture oppressive qu’ils y trouvent.
  2. La formulation « Dieu serait injuste si … » est intéressante parce qu’elle témoigne du fait que c’est en tant que scandale moral, que l’hypothèse d’une indépendance radicale de l’esthétique envers la morale est rejetée. Si l’on veut, c’est l’éthique qui exige de dire son mot dans l’esthétique.
  3. On devine aussi avec cet exemple quelle peut être la riposte argumentative des défenseurs de l’autonomie de l’esthétique : « Mademoiselle Weil, êtes vous sûre que ce n’est pas en raison de vos préventions à l’encontre de Virgile que vous jugez si mal son Enéide ? ». Et si l’éthicisme n’était qu’une rationalisation d’un effet de halo ?

 

 

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