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Je ne saurais résister à la tentation de mettre en relation la thématique qui occupe ce blog ces derniers jours (les liens entre l’éthique et l’esthétique) avec l’actualité (l’incendie de Notre Dame). Examinons donc la question suivante : est-il moralement acceptable de se délecter esthétiquement du spectacle d’un incendie ?

Pour alimenter la réflexion à ce sujet je ne peux que recommander la lecture de L’assassinat considéré comme un des Beaux-arts, dont je vous propose un petit extrait qui précède un passage que j’ai cité naguère.

« Toute chose, en ce monde, a deux anses. L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (comme on le fait en général en chaire ou à Old Bailey[1]) ; et c’est là, je le confesse, son côté faible ; mais on peut aussi en traiter esthétiquement, comme disent les Allemands, c’est-à-dire par rapport au bon goût.

Pour illustrer ceci, je ferai valoir l’autorité de trois personnages éminents, à savoir S.T.C. Coleridge, Aristote et M. Howship le chirurgien. Commençons par S.T.C. Une nuit, voici bien des années, je prenais le thé avec lui dans Berners Street [2] (qui, soit dit en passant, pour une courte rue, a été singulièrement féconde en hommes de génie). Il y avait là d’autres personnes que moi, et, parmi quelques gratifications charnelles de thé et de rôties, nous étions tous en train d’absorber une dissertation sur Plotin qui tombait des lèvres attiques de S.T.C. quand s’éleva soudain le cri d’ « Au feu ! Au feu ! » ; sur quoi, tous tant que nous étions, maîtres et disciples, Platon et οί περί τόν Πλάτωνα, nous nous ruâmes au-dehors, avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un fabricant de pianos ; et comme cela promettait d’être une conflagration respectable, je fus chagrin que mes engagements me forçassent à quitter la société de M. Coleridge avant que les choses eussent atteint leur point critique. Quelques jours plus tard, rencontrant mon hôte platonicien, je lui rappelai l’incident et le priai de m’apprendre comment s’était terminé ce spectacle si prometteur. « Oh ! monsieur », me dit-il, « il a si mal tourné que nous l’avons hué unanimement ». Eh bien ! se trouve-t-il personne pour supposer que M. Coleridge — qui, encore que trop rebondi pour pratiquer activement la vertu, est sans nul doute un digne chrétien — que ce bon S.T.C., dis-je, fût un incendiaire ou seulement homme à souhaiter aucun mal au pauvre fabricant et à ses pianos (dont beaucoup, probablement, étaient munis de claviers ajoutés) ? Je le tiens au contraire pour être de cette sorte d’hommes qui actionneraient une pompe en cas de nécessité, bien qu’il soit plutôt trop grassouillet pour donner de sa vertu un témoignage aussi ardent. Mais comment se présentait le cas ? Il n’était pas besoin de vertu. Dès l’arrivée des pompes à incendie, la moralité s’en était remise entièrement à la compagnie d’assurances. Telle étant la situation, S.T.C. avait le droit de satisfaire son goût. Il avait laissé là son thé. N’aurait-il rien en retour?

Je prétends que l’homme le plus vertueux, dans les circonstances posées en prémisses, avait le droit de faire de l’incendie un objet de jouissance et de le siffler, comme il aurait sifflé tout autre spectacle qui eût éveillé, puis déçu les espoirs du public. »

Thomas de Quincey, De l’assassinat considéré comme un des Beaux-arts
Trad. P. Leyris, Gallimard — l’imaginaire

[1] Old Bailey : célèbre prison de Londres (N.d.T.)

[2] Berners Street était notoirement une rue d’écrivains et d’artistes.  (N.d.T.)