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A travers des textes de Joubert et de Diderot nous avons ces derniers jours nous avons rencontré l’idée que les valeurs éthiques pourraient être des composantes de la valeur esthétique d’une œuvre. Je vous propose aujourd’hui un large extrait du Réalisme esthétique de Roger Pouivet où cette thèse est clairement exposée et explicitement soutenue.

« L’autonomie de l’esthétique ne nous oblige-t-elle pas à distinguer soigneusement mérite esthétique et mérite moral ? Ressentir une émotion moralement imméritée peut être esthé­tiquement approprié et mérité. Par exemple, certaines émotions posi­tives (puisque l’horreur est une émotion) pourraient être appropriées à la lecture de Justine. Par sa valeur littéraire, l’œuvre de Sade pourrait mériter esthétiquement des émotions que la moralité (ou simplement un puritanisme ridicule) réprouve. En sortant du cinéma, certains disent qu’ils ont détesté les idées du film, mais qu’en tant que film, il est excellent. Par exemple, ils ont apprécié « l’esthétique » du film de Leni Riefenstahl, Le triomphe de la volonté, indépendamment de son idéo­logie, disent-ils. (Comme l’esthétique de Riefensthal n’est heureuse­ment pas appréciée positivement si souvent que cela, on pourrait remplacer cet exemple par Voyage au bout de la nuit de Céline…)

Pour discuter cette thèse, on peut mettre en question le formalisme esthétique, la thèse que les œuvres d’art valent par leurs formes ou leurs structures et non par leur contenu, ce qu’elles veulent dire, expriment, ou ce à quoi elles font référence. Si le formalisme esthétique est faux, alors ce qu’une œuvre signifie importe esthétiquement. Si un lecteur pense que le formalisme esthétique, du moins de l’espèce la plus forte, est une thèse correcte, c’est-à-dire que les œuvres d’art ne veulent rien dire, mais ne font qu’exemplifier des propriétés formelles, alors ce qui vient maintenant ne va certainement pas le convaincre. (Je suppose qu’il a en fait déjà abandonné la lecture de ce livre…) Cependant, force est de reconnaître que refuser le formalisme esthétique n’autorise pas encore à tenir un démérite éthique pour un défaut esthétique. En revanche, dans « The ethical criticism of art », Berys Gaut a proposé une thèse, l’éthicisme, qui va dans ce sens : « L’éthicisme est la thèse selon laquelle l’évaluation éthique des attitudes manifestées par des oeuvres d’art est un aspect légitime de leur évaluation esthétique : si une œuvre manifeste des attitudes éthiquement répréhensibles, de ce fait elle est esthétiquement défectueuse, et si une œuvre manifeste des atti­tudes éthiquement recommandables, de ce fait elle est esthétiquement méritoire. »

Berys Gaut ne dit pas que manifester des attitudes morales recom­mandables est une condition nécessaire ou suffisante du mérite esthé­tique. Cependant, même si les valeurs éthiques ne sont qu’un aspect du mérite esthétique d’une œuvre, ce qui nous importe est qu’une réponse émotionnelle peut être esthétiquement appropriée et méritée sans être moralement appropriée et méritée.

[…]

Cependant, ce raisonnement n’est-il pas une tentative — passable­ment conservatrice, voire réactionnaire jugeront certains de jus­tification du puritanisme moral dans le domaine esthétique ? Ce raisonnement ne pourrait-il pas servir à justifier la censure et l’inter­diction de diffusion de certaines fictions, particulièrement auprès de la jeunesse ? C’est probable, mais le problème n’est pas ici celui de la légi­timité de la censure. L’éthicisme moral est la thèse selon laquelle une critique morale d’une oeuvre d’art peut constituer un aspect de sa cri­tique esthétique et non la thèse qu’il conviendrait, pour des raisons morales, d’interdire l’accès de certaines personnes à certaines oeuvres. La thèse soutenue signifie que, si le caractère moralement inapproprié et immérité d’une réponse émotionnelle peut constituer un défaut esthétique d’une fiction, alors l’esthétique n’est pas un domaine auto­nome dans lequel les valeurs morales n’auraient aucune légitimité pour l’appréciation esthétique. Si les vertus sont constitutivement (et non accidentellement) émotionnelles, comme on l’a suggéré, on peut pen­ser qu’il existe aussi un versant positif de la pédagogie des émotions par la fiction. Dès lors, l’immoralité d’une fiction n’est pas seulement un défaut pour l’éducation morale des personnes, mais bien un défaut esthétique. Les fictions qui requièrent des réponses émotionnelles moralement indues n’ont pas seulement une moindre valeur éducative, mais aussi une moindre valeur esthétique. Cette diminution de leur valeur esthétique ne la réduit pas nécessairement à rien. Cependant, une fiction peut être moralement si discutable que ses mérites esthéti­ques ne compensent en rien son démérite moral et donc aussi esthé­tique. A mon sens, c’est ce qui se passe dans le cas de certaines oeuvres de Sade (ou d’un film récent comme Irréversible et de quantité de films aujourd’hui). À ce sujet, on ne peut mieux dire que Hume : « Quand les idées de la moralité et de la décence changent d’une époque à l’autre et quand le vice est dépeint sans que lui soient attachées les justes marques du blâme et de la désapprobation, il faut alors avouer que c’est une véritable flétrissure qui défigure le poème. Je ne puis, et il ne conviendrait pas, entrer dans de tels sentiments ; j’excuserai peut-être le poète à cause des moeurs de son époque, mais je ne pourrai jamais goû­ter sa composition. Les traits d’inhumanité et d’indécence si répandus dans les caractères peints par plusieurs poètes de l’Antiquité, et même parfois par Homère et les tragiques grecs, diminuent considérablement les mérites de leurs nobles productions, et donnent l’avantage aux auteurs modernes. » [2] »

Roger Pouivet, Le réalisme esthétique, PUF 2006, p. 216 – 219

[1] Berys Gaut, The ethical criticism of art

[2] Hume, De la règle du goût

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