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Feuilletant les Salons de Diderot à la recherche d’éléments témoignant de l’étonnant moralisme dont j’ai donné un aperçu hier, je suis tombé sur deux passages appartenant au Salon de 1767 et portant sur la représentation de la Vierge Marie. Il me semble intéressant de les rapprocher pour faire apparaître une certaine tension dans les conceptions esthétiques de Diderot.

Le premier passage est tiré d’un commentaire du Miracle des ardents de Gabriel-François Doyen à qui Diderot reproche le manque de chair de ses anges :

« Cette guirlande de têtes de chérubins qu’elle a derrière elle et sous ses pieds forme un papillotage de ronds lumineux qui me blessent ; et puis ces anges sont des espèces de cupidons soufflés et transparents ; tant qu’il sera de convention que ces natures idéales sont de chair et d’os, il faudra les faire de chair et d’os. »

… avant d’adresser au peintre cette gaillarde recommandation :

« Corrigez-vous de ce faire-là ; et songez que, quoique l’ambroisie dont les dieux du paganisme s’enivraient fût une boisson très-légère, et que la vision béatifique dont nos bienheureux se repaissent soit une viande fort creuse, il n’en vient pas moins des êtres dodus, charnus, gras, solides et potelés, et que les fesses de Ganymède et les tétons de la vierge Marie doivent être aussi bons à prendre qu’à aucun giton, qu’à aucune catin de ce monde pervers. »

Mais on aurait tort de conclure de ce passage que ce dévergondé de Diderot aspire à une sexualisation des représentations picturales de La Vierge. C’est ce dont témoigne le deuxième passage qui m’intéresse ; il est tiré du commentaire du Saint Louis d’un auteur non identifié. De ce tableau qu’il juge plat, Diderot ne dit pas grand chose, et l’essentiel de l’article est consacré à une polémique avec Daniel Webb et l’abbé Galiani à propos de la représentation picturale des scènes bibliques ou du Martyrologe. Faut-il en passer par les canons esthétiques gréco-romains pour faire du beau chrétien ? Pour s’opposer à ce qu’il appelle l’anticomanie de l’abbé Galiani qui donne en exemple Michel-Ange  :

« il ajoute que Michel-Ange l’avait bien senti ; qu’il avait réprouvé les cheveux plats, les barbes à la juive, les physionomies pâles, maigres, mesquines, communes et traditionnelles des apôtres, qu’il leur avait substitué le caractère de l’antique, et qu’il avait envoyé à des religieux qui lui avaient demandé une statue de Jésus-Christ, l’Hercule Farnèse la croix à la main ; que dans d’autres morceaux, notre bon sauveur est Jupiter foudroyant ; st Jean, Ganymède ; les apôtres Bacchus, Mars, Mercure, Apollon, etc. »

Diderot fait alors valoir la nécessité de l’adéquation de la forme au contenu :

« je chercherai si Michel-Ange a pu, avec quelque jugement, mettre la figure de l’homme en contradiction avec ses mœurs, son histoire et sa vie. Est-ce que les proportions, les caractères, les figures des dieux païens n’étaient pas déterminés par leurs fonctions ? Et Jésus-Christ pauvre, débonnaire, jeûnant, priant, veillant, souffrant, battu, fouetté, bafoué, souffleté a-t-il jamais pu être taillé d’après un brigand nerveux qui avait débuté par étouffer des serpents au berceau, et employé le reste de sa vie à courir les grands chemins, une massue à la main, écrasant des monstres et dépucelant des filles ? »

Pour faire sentir l’inconvenance de la forme grecque pour le contenu chrétien, Diderot prend alors l’exemple de la Vierge Marie  :

« Je ne puis permettre la métamorphose d’Apollon en st Jean, sans permettre de montrer la vierge avec des lèvres rebordées, des yeux languissants de luxure, une gorge charmante, le cou, les bras, les pieds, les mains, les épaules et les cuisses de Vénus ; la vierge Marie Vénus aux belles fesses, cela ne me convient pas. »