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« Donnez de la bile à Fénelon et du sang-froid à J.-R. R., vous en ferez deux mauvais auteurs. Le premier avait son talent dans sa raison et le second dans sa folie.

Joseph Joubert, Carnets II, 8 avril 1807

Ôtez sa bile à Juvénal et à Virgile sa sagesse, vous aurez deux mauvais auteurs. »

ibid, 9 avril 1807

Sous la première de ces  remarques, Joubert soulève l’intéressante question suivante :

Mais lequel est le meilleur, le génie qui vient de la sagesse ou celui qui vient des passions ?

L’excellence esthétique s’atteint elle avec ou contre l’excellence éthique ? L’article du lendemain (9 avril) esquisse une réponse en affirmant ce qui semble bien être une supériorité esthétique de ceux dont le talent réside dans les dispositions éthiques.

« J.-J. Rousseau eut son talent dans ses humeurs : tant que rien ne le remua, il fut médiocre. Tout ce qui le rendait sage le rendait un homme vulgaire. Fénelon, Platon au contraire. Et voilà pourquoi Rousseau n’est pas sublime : son génie était tout entier dans ses folies, il n’en avait aucun dans sa raison.

*

Le jugement de Joubert sur Rousseau est sûrement injuste (aucun talent dans sa raison !) mais il soulève une autre question digne d’intérêt : que doit faire celui dont le talent réside dans les mauvais côtés de son caractère ? doit -il faire prévaloir les valeurs éthiques  : sacrifier son talent pour améliorer son caractère ? ou au contraire affirmer la prépondérance des valeurs esthétiques sur les valeurs éthiques en cultivant son talent au prix de sa décence ou de sa dignité ? Que la nature d’un don artistique puisse représenter un risque de perdition morale voilà ce qu’illustre une texte frappant de Julien Gracq à propos de Céline.

« Il y a dans Céline un homme qui s’est mis en marche derrière son clairon. J’ai le sentiment que ses dons exceptionnels de vociférateur, auxquels il était incapable de résister, l’entraînaient  inflexiblement vers le thèmes à haute teneur de risque, les thèmes paniques, obsidionaux, frénétiques, parmi lesquels l’antisémitisme, électivement étaient faits pour l’aspirer. Le drame que peuvent faire naître chez un artiste les exigences de l’instrument qu’il a reçu en don, exigences qui sont – parfois à demi monstrueuses – avant tout celles de son plein emploi, a dû jouer ici dans toute son ampleur. Quiconque a reçu en cadeau pour son malheur, la flûte du preneur de rats, on l’empêchera difficilement de mener les enfants à la rivière. »

Julien Gracq, En lisant en écrivant, Œuvres complètes II, La Pléiade, p. 686

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