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« Face à un texte, on peut chercher avant tout à l’expliquer (par des causes sociales ou des configurations psychiques, par exemple) ou bien à le comprendre ; j’ai opté pour cette seconde voie. Du coup, je vais peu « en amont » des textes, vers ce qui les a fait naitre, et beaucoup plus « en aval », puisque je m’interroge non seulement sur leur sens, mais aussi sur leurs implications politiques, éthiques, philosophiques. Je postule, en somme, que si quelqu’un a dit quelque chose, c’est (aussi) parce qu’il a voulu le faire ; quelles que soient les forces qui aient agi à travers lui, je le tiens pour responsable de ses propos. En cela, ma manière de lire n’est que l’illustration d’une des thèses que je défends.

Quant à l’autre versant de ce travail, je trouve que le mot qui caractérise le mieux mon projet (sinon sa réalisation) est celui de « dialogue ». Cela veut dire, avant tout, que je ne m’intéresse pas au seul sens des textes de mes auteurs (mon analyse n’est pas un « métalangage », radicalement différent d’un « langage-objet », parlant du texte, l’autre du monde), mais aussi à leur vérité ; il ne me suffit pas d’avoir reconnu leurs arguments (cela, c’est le premier pas — obligé — du travail), je cherche aussi à savoir si je peux les accepter : je parle aussi du monde. Dans la mesure du possible, je situe ces dialogues dans l’histoire, ou je les y projette. D’abord, je cherche à confronter entre elles les différentes idées d’un même auteur ; ensuite, je reconstruis des dialogues entre les auteurs : au début, en particulier, c’est Rousseau qui donne la réplique à mes autres personnages, Montaigne, La. Bruyère ou Diderot ; plus tard, c’est Tocqueville qui répond à Gobineau, et John Stuart Mill à Tocqueville ; à la fin, Montesquieu est interpellé par ses critiques, Helvétius, Condorcet ou Bonald. Montesquieu et Rousseau se critiquent aussi mutuellement. A d’autres moments, ne trouvant pas ce dialogue dans l’histoire, ou pas sous une forme qui me satisfasse, je m’avance —téméraire — dans le rôle d’interlocuteur, et je pratique à mon propre compte la critique interpellative.

Choisir le dialogue, cela veut dire aussi éviter les deux extrêmes que sont le monologue et la guerre. Que le monologue soit celui du critique ou celui de l’auteur, peu importe : il s’agit à chaque fois d’une vérité déjà trouvée, qui n’a plus qu’à être exposée ; or, fidèle en cela à Lessing, je préfère chercher la vérité que d’en disposer. La guerre dans les textes, cela existe aussi, et du reste je ne l’ai pas toujours évitée : quand on n’a rien de commun avec l’auteur d’en face, et quand on n’éprouve que de l’hostilité pour ses idées, le dialogue devient impossible et se trouve remplacé par la satire ou l’ironie ; la compréhension des textes en souffre (cela m’est peut-être arrivé avec les auteurs représentatifs de ce que j’appelle le « racialisme vulgaire ».)

Enfin la pratique du dialogue s’oppose aussi, pour moi, au discours de la séduction et de la suggestion, en ce qu’elle en appelle aux facultés rationnelles du lecteur, plutôt que de chercher à capter son imagination ou que de le plonger dans un état de stupeur admirative. L’envers de ce choix est que mes arguments paraîtront parfois un peu trop terre à terre ; mais c’est encore une conséquence de mon désir de ne pas séparer vivre et dire, de ne pas annoncer ce que je ne peux pas assumer. C’est pour la même raison que j’ai truffé mon texte de tant de citations : je veux que le lecteur puisse juger de tout par lui-même, j’essaie donc, autant que possible, de mettre entre ses mains l’ensemble du dossier (car je n’imagine pas ce lecteur comme ayant toujours à ses côtés tous les livres dont je parle). »

Tzvetan TODOROV, Nous et les autres, Avant-Propos, p. 15 – 17