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La journée est déjà pleinement au travail.
Tout commence à s’animer, à rentrer dans les règles.

Avec un immense plaisir direct et naturel, je parcours en esprit
Toutes les opérations commerciales nécessaires au chargement des marchandises.
Mon époque est le cachet que portent toutes les factures,
Et je sens que tout le courrier de tous les bureaux
Devrait m’être adressé.

Un contrat maritime a une telle individualité,
Une signature de commandant de bord est si belle et si moderne !
Rigueur commerciale du début et de la fin des lettres :
Dear Sirs — Messieurs — Amigos e Srs.,
Yours faithfully — … nos salutations empressées…
Tout cela n’est pas seulement humain et propre, mais beau également,
Et connaît à la fin un destin maritime, un steamer où sont embarquées
Les marchandises dont il est question dans les lettres et les factures.

Complexité de la vie ! Les factures sont faites par des gens
Qui vivent des amours, des haines, des passions politiques, des crimes parfois —
Et elles sont si bien écrites, si ordonnées, tellement indépendantes de tout le reste!
Il y en a qui lisent des factures et ne sentent rien de tout cela.
Mais bien sûr que toi, tu le sentais, ô Cesário Verde…
Moi, c’est jusqu’aux larmes que je ressens cela de la manière la plus humaine.
Et l’on vient me dire que la poésie est absente du commerce et des bureaux !
Voyons ! Elle pénètre par tous les pores… Je la respire dans cet air marin.
Car tout cela survient à propos des steamers, de la navigation moderne.
Car factures et lettres d’affaires sont le début de l’histoire,
Et les navires qui emportent les marchandises sur les mers en sont la fin.

[…]

Fernando Pessoa, Ode maritime
Oeuvres poétiques d’Alvaro de Campos
trad. Michel Chandeigne et Pierre Léglise-Costa