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Revenons à La Trilogie de Nuremberg de Lilian Auzas, dont j’ai parlé hier, pour examiner deux extraits qui illustrent ce qu’on pourrait nommer le primat de la conscience artistique de la réalisatrice allemande sur sa conscience idéologique.

D’une part Lilian Auzas souligne que Leni Riefenstahl est restée artistiquement insatisfaite de son premier film pour les nazis en dépit de la satisfaction de ses commanditaires.

La cinéaste fut toujours mécontente de ce film [Triomphe de la foi] d’un point de vue artistique. Elle le qualifie de « pellicules exposées autrement dit de gaspillage. Il est certain que comparé au prochain film sur le Congrès de 1934, Triumph des Willens(Triomphe de la Volonté, 1935), Victoire de la Foi est plein de carences. L’on s’aperçoit du désordre ambiant dans chaque scène, de l’arythmie de certaines marches, et de l’anarchie dans l’organisation. Victoire de la Foi n’est qu’une esquisse, un essai où Leni Riefenstahl a expérimenté des points de vue et des montages qu’elle sublimera dans son prochain film.

En assistant à une projection du film en salle, je me sentis très insatisfaite ce qui passait là sur l’écran n’était pour moi qu’une vague ébauche très incomplète et ne méritait pas le nom de film.Mais cela avait l’heur de plaire au public, peut-être parce que c’était de toute façon plus intéressant que les bandes d’actualités habituelles. […] En ce qui me concerne, je n’ai jamais accordé à cette chose qui se prétendait un film de moi l’honneur de le visionner une seconde fois. Il ne me reste qu’à sourire en haussant les épaules lorsque je lis à l’occasion dans un article de presse que ce film aurait été tourné avec des moyens techniques « colossaux , Et que j’aurais moi-même interdit sa projection après 1945.

C’est évidemment l’artiste qui s’exprime dans ses lignes et un goût amer lui reste encore à la simple évocation de cette œuvre une cinquantaine d’années plus tard. […]

Quoi qu’il en soit, les membres du NSDAP sont enthousiastes, Leni Riefenstahl a eu le mérite d’ « apporter quelque chose« . En effet, elle veut s’éloigner du reportage et cherche pour cela à recréer une ambiance et une atmosphère. Leni Riefenstahl est sans doute la plus lucide sur le succès de ce moyen-métrage lorsqu’elle confie à Ray Müller la raison pour laquelle ses commanditaires étaient satisfaits:

« Enfin, oui ils [les nazis] étaient contents de n’importe quelle bande d’actualités, pourvu qu’il y ait un drapeau à croix gammée. Donc ça ne veut rien dire ».

En revanche, considérant son second film comme une réussite artistique elle continue à en revendiquer la pleine paternité (ou faut-il dire maternité) jusqu’après la guerre.

Et jusqu’à la fin de sa vie, Leni Riefenstahl se battra pour garder les intérêts du Triomphe de la Volonté lorsque celui-ci était diffusé en de diverses occasions lors de séminaires et autres festivals cinématographiques. Ce film était le sien. Leni Riefenstahl voulait gagner de l’argent et faire valoir ses droits artistiques dès que des extraits du Triomphe de la Volonté étaient utilisés comme ce fut le cas, par exemple, pour le film d’Erwin Leiser, Mein Kampf (Mon Combat) à la fin des années soixante.

Il est intéressant de constater que ce qui peut passer pour un chef d’œuvre du cinéma de propagande ait été réalisé par une artiste qui n’avait pas une conception purement propagandiste de son activité et qui avait le sens de l’autonomie des critères artistiques d’appréciation. Peut-être est ce d’ailleurs la condition de l’efficacité des œuvres de propagande que leurs auteurs soient animés par des exigences proprement artistiques.