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Ayant récemment eu à faire des recherches sur l’art nazi, j’ai lu La Trilogie de Nuremberg de Lilian Auzas. L’auteur qui a précédemment écrit une biographie de Leni Riefenstahl se focalise sur trois films tournés par la réalisatrice entre 1933 et 1935 : le premier des films de la trilogie est Triomphe de la foi un film consacré au congrès nazi de Nuremberg en 1933, celui de 1934 fait l’objet du second volet : le célèbre Triomphe de la volonté, le troisième film est Jour de liberté, un court-métrage de 1935 à la gloire de la Wehrmacht.

L’ouvrage ne développe pas autant que je l’espérais l’analyse esthétique des  productions de Riefenstahl et de leurs relations avec l’idéologie nazie, il est cependant intéressant par ce qu’il raconte de la manière dont Riefenstahl s’est fait une place dans le système établi  à partir de 1933. J’ai ainsi eu la surprise de découvrir que, dans le panier de crabes nazi, des rivaux de la réalisatrice avait fait courir la rumeur que sa mère était une »demi-juive ». L’auteur consacre également plusieurs pages à démonter les mensonges rétrospectifs de la réalisatrice concernant ses relations avec le propagandiste et gauleiter nazi Julius Streicher.  C’est une autre anecdote un peu longuement narrée par l’auteur que je voudrais donner un aperçu :

Elle ne souhaite pas revivre les aléas misogynes de Victoire de la foi. C’est pourquoi dès le départ Leni Riefenstahl sort ses griffes. Et lorsque l’opérateur Schünenannm refuse de travailler sous ses ordres, elle écrit aussitôt à la Chambre du cinéma une lettre de dénonciation datée du 17 août 1934:

Monsieur Auen,
Comme vous l’avez peut-être entendu dire, je tourne actuellement, à la demande du Führer, un film sur le Jour du parti de 1934. J’ai besoin de cameramen pour Nuremberg j’ai donc demandé à plusieurs associations de me communiquer noms et adresses. Parmi ces noms figurait celui de Monsieur Schünemann. Ma secrétaire lui a téléphoné et il a répondu qu’il était occupé mais il a demandé de quel film il s’agissait.
Ma secrétaire lui a alors répandu qu’il s’agissait du film sur le Jour du parti. Il a voulu savoir si c’était le film que Leni Riefenstahl était en train de faire. Elle a répandu affirmativement et Monsieur Scbünnemann a déclaré qu’il ne participerait pas à ce film. C’était une question de principe. Cela porterait atteinte à sa dignité.
J’estime que ce genre de réponse est une insulte à la tâche qui m’a été confiée par le Führer. Il est de mon devoir de vous le communiquer en vous suggérant de faire quelque chose.

[…]

Le 21 août, soit quatre jours après la plainte de Leni Riefenstahl, Emil Schünemann est contraint de livrer des explications à la Chambre. Dans une lettre datée du 23, ce dernier affirme que  « la plainte de Mademoiselle Riefenstahl est totalement injustifiée » ; toutefois, il reste très évasif sur la raison pour laquelle il refuse de travailler sur Le Triomphe de la Volonté: « je n’ai rien fait d’autre que de refuser à travailler sous la direction artistique de Mademoiselle Riefenstahl. Ma déclaration ne concerne que ce point précis. » Ces propos ne convainquent pas la Chambre qui, le jour même, lui ordonne de se justifier sur son refus. Le 25 août, Emil Schünemann explique alors que tout cela n’est pas d’ordre politique, mais dicté par sa misogynie : travailler pour une femme serait porter atteinte à sa dignité, explique-t-il. La Chambre cinématographique du Reich accepte cette discrimination et n’inquiétera plus le caméraman.

Après la guerre Schünemann donne une autre version des raisons de son refus de travailler sur le Triomphe de la volonté.

En janvier 1949, Emil Schünemann écrivit de même une lettre au journal Die Welt qui suivait de près la dénazification de Leni Riefenstahl. Il y prétend que ses véritables motivations étaient bel et bien d’ordre politique.

J’ai jadis déclare en effet, qu’il était contraire à ma dignité de faire des films de propagande de cette sorte. Cette remarque m’avait mis en danger. Je donnai alors un tout autre sou à mes paroles sur le conseil de M. Alberti, qui dirigeait la section culturelle et sous les ordres de qui se trouvait Monsieur Auen je déclarai que ma dignité m’interdisait de travailler sous les ordres de Leni Riefenstahl. Cette dernière avait reçu du Führer une maison de Dahlem. Elle admettait aussi que le Führer la reçût sans rendez-vous. A ce moment-là, elle aurait été fort heureuse de me livrer à la Gestapo si M. Alberti ne m’avait pas protégé.

Lilain Auzas ne semble pas très convaincu par cette version des faits qui a pourtant, nous dit-il, été acceptée par « beaucoup d’historiens ». Je vous laisse juger de ses arguments.

« Pourtant, le premier courrier de Leni Riefenstahl démontre bien que c’est lorsque son nom est prononcé que Schünemann refuse catégoriquement. En outre, il est étonnant qu’un membre de la Chambre culturelle du Reich prenne la défense d’un opposant politique, surtout compte-tenu du contexte. Enfin, dans cette lettre d’Après-Guerre, Schünemann anticipe et extrapole des événements postérieurs à 1934: Leni Riefenstahl n’avait pas encore de villa à Dahlem, quartier résidentiel de Berlin ; et Le Triomphe de la volonté n’étant pas encore réalisé, la cinéaste n’était pas l’archange du Troisième Reich comme la postérité a pu la décrire. Enfin, Leni Riefenstahl fréquentait beaucoup de gens avec lesquels elle était en désaccord sur le plan politique sans les dénoncer pour autant, tels Heinz von Jaworsky ou Hans Schneeberger. Elle prendra même la défense de Künneke, un compositeur d’opérettes juif, auprès de Goebbels. Il semble donc plus probable que Schünemann ne voulait pas travailler pour Leni Riefenstahl pour des raisons personnelles comme il l’avait lui-même déjà indiqué en 1934. On oublie souvent qu’Emil Schünemann fut opérateur sur de nombreux films entre 1933 et 1945, et notamment dans deux grosses productions du Troisième Reich : Die Reiter von Deutsch-Ostafrika (Les Cavaliers d’Afrique orientale allemande d’Herbert Selpin, 1934) et Hände hoch! (Haut les mains ! d’Alfred Weidenmann, 1942). »