Étiquettes

, , , ,

Première application de mes bonnes résolutions concernant ce blog, me forcer à coucher par écrit mes remarques sur les livres que je lis. Commençons par un ouvrage vite lu au tournant de l’année : Vladimir M. (Mayakovsky tapes, 2016) de Robert Littell.

J’avais entendu parler de Littell  comme d’un auteur de romans d’espionnage (je ne peux rien vous dire de cet aspect de sa production, si ce n’est que Mater Taciturna recommande Les soeurs, son bouquin sur Philby et celui sur la CIA) j’ai été plutôt surpris d’apprendre qu’il avait consacré un livre au poète Vladimir Maïakovski. En réalité ce n’est pas sa première incursion chez les poètes russes : il avait déjà consacré un livre à Ossip Mandelstam : L’hirondelle avant l’orage (The Stalin epigram, 2009).

A première vue le dispositif narratif est plutôt intéressant : Maïakovski est raconté par quatre de ses maîtresses (ou plus exactement trois maîtresses et demies, pour citer une des punchlines du roman) réunies dans un appartement à Moscou en 1953 en présence d’un étudiant communiste américain[1] qui les enregistre sur un dictaphone, d’où le titre original Mayakovsky tapes.

Passons en revue les protagonistes.

Tout d’abord, Lilia Iourievna Brik, née Kagan.

Épouse du critique littéraire Ossip Brik, sa relation avec Maïakovski commence en 1915. Dans les années qui suivent Lilia, Ossip et Vladimir vont former un ménage à trois, chacun entretenant de son côté d’autres relations plus ou moins durables.  Lilia Brik fait partie des personnes que Maïakovski recommande aux bons soin du gouvernement dans sa lettre de suicide.

Vladimir et Lilia

Encore deux informations intéressantes sur Lilia Brik : d’une part c’est la sœur d’Elsa Triolet, la compagne d’Aragon, d’autre part c’est son portrait que Rodtchenko a utilisé pour une de ses plus fameuses affiche.

Elly Jones, née Elisaveta Petrovna Siebert. Elle a fui la révolution bolchevique pour s’installer aux Etats-Unis. C’est à l’occasion du séjour du poète à New-York en 1925 que se noue leur relation. Elle aura de lui une fille une liaison avec lui dont naîtra une fille qu’elle viendra présenter au poète à Nice en 1928.

Tatiana Iakovleva, russe blanche émigrée à paris où le poète fait sa connaissance en 1928. Quand il veut la rejoindre en 1929 pour l’épouser, le visa lui permettant de quitter l’URSS lui est refusé. c’est elle qui est désigné dans le roman comme la demi-maîtresse (le poète aurait respecté sa virginité).

Veronika Vitoldovna  Polonskaïa, surnommée Nora, comédienne. Sa liaison avec Maïakovski commence après qu’il n’a pu rejoindre Tatiana. Elle est alors mariée à l’acteur Mikhaïl Yanchine qu’elle refuse de quitter pour le poète. C’est elle qui était avec le poète quelques instants avant son suicide. Elle aussi est recommandée aux bons soins du gouvernement par la lettre de suicide de Maïakovski (à son grand ressentiment si on en croit Littell).

Le dispositif employé par Littell permet d’envisager Maïakovski sous différents angles en tirant parti des contrastes entre les personnalités de ses maîtresses (Tatiana est campée en sainte-nitouche, Nora s’exprime comme un charretier …). Littell  s’attache à mettre en scène la rivalité entre ces femmes pour leur importance rétrospective dans la vie du poète ; il sait aussi ménager des « révélations » comme les manipulations supposées de Lilia pour empêcher Maïakovski de rejoindre Tatiana. Littell n’utilise cependant pas à fond les possibilité de déstructuration du récit offertes par son dispositif ; au final l’ordre est globalement chronologique : le récit commence par la rencontre entre Maïakovski et Lilia Brik avant la révolution et s’achemine vers le suicide du poète. Pour en finir avec les remarques sur le dispositif , on notera qu’il ne faut pas trop s’interroger sur la crédibilité de la situation qu’il suppose : Littell ne nous explique pas ce qui aurait poussé deux anti-bolcheviks (Tatiana et Elly) ayant fui la Révolution à revenir en URSS sous Staline afin d’être disponibles pour son dispositif narratif. Ceci m’amène à un des gros ratages du livre : Littell a cru malin d’organiser sa rencontre des maîtresses au moment de la mort de Staline. Ainsi nos conteuses apprennent-elles cet événement, à la radio, lors d’une pose de changement de bandes. Peut-être était-ce censé jouer un rôle de rebondissement, mais cela ne constitue qu’un intermède de commentaires sur la situation. C’est le passage du roman où les dialogues sonnent le plus faux à mes oreilles.

Comme il est indiqué en 4e de couverture, trois grands thèmes sont brassés par ce roman : sexe, poésie et révolution. On devine qu’un dispositif fondé sur la rencontre des maîtresses (plutôt que des poètes ou des militants) favorise le premier de ces thèmes. Un des atouts du dispositif est qu’il permet à l’auteur de naviguer entre différentes manière de parler de sexe, en se réfugiant derrière « mysticisme » de l’une ou le prosaïsme de l’autre (mais ce second registre lui convient davantage!), quitte à souligner au passage cette différence de registre :

ELLY – Nora a raison. Le Poète était  un séducteur invétéré, mais un amant magnifique. Fidèle à la promesse qu’il m’avait faite sur le pont de Brooklyn il a exploré des parties de moi dont je n’avais jusque-là même pas imaginé l’existence.
NORA : Ce qui est une autre façon de dire qu’il vous d fait connaître l’orgasme féminin.
ELLY : Vous avez le don de faire paraître vulgaires de le choses divines.
NORA : La vulgarité, si tant est qu’elle existe en malien. d’orgasme féminin, est dans l’oreille de l’auditeur. En l’occurrence, vous.

Quand il est question de sexe, Littell n’est pas des plus subtils : s’il est content d’une de ses trouvailles il croit nécessaire de nous la rappeler à quelques pages d’intervalles : ainsi de l’expression « ravaler davantage que sa fierté » (ce qu’est censé avoir fait Lilia) ou du « bouche-à-bite » (qu’est supposée avoir tenté Nora sur le corps du suicidé pour le ranimer).

Pour ce qui est de la politique Littell est confronté à une difficulté : il souhaite manifestement que son roman soit accessible à des lecteurs qui n’aient qu’une connaissance très minime de l’histoire russo-soviétique, mais d’un autre côté il peut difficilement placer de longues explications contextuelles dans la bouche de ces personnages sans que les dialogues sonnent faux. On a bien le droit à un petit topo sur la révolte des marins de Cronstadt, par exemple, mais le souci de Littell de ne pas abuser du procédé fait qu’on n’apprend pas énormément de choses sur les acteurs politiques de l’époque [2]. Pour ce qui est de la politique, Littell cherche à mettre en scène une trajectoire qui commence dans l’enthousiasme révolutionnaire pour finir dans le désenchantement. Littell imagine que le poète aurait envoyé à Elly qui se proposait de la rejoindre en URSS le message suivant : « ne venez pas, nous nous sommes trompés » [3].

Terminons par le traitement de la poésie dans le roman, car après tout, même si Littell semble plus à l’aise (sans être pour autant très fin) pour parler de sexe que de poésie, c’est bien pour ses talents de poète plutôt que de baiseur que Maïakovski est entré dans l’histoire. Littell parvient à parsemer son roman de quelques vers du poète. Ainsi Elly nous raconte-t-elle que, déambulant avec elle dans New-York, Maïakovski improvise ce qui deviendra son Ode au Pont de Brooklyn

De même, sont cités les vers qui peuvent valoir comme prémonition du suicide du poète

De plus en plus je me demande
s’il ne serait pas mieux
que je me mette d’une balle un point final

La Flûte des vertèbres, trad. Christian David

Le Maïakovski poète est  bien sûr présenté à travers les deux autres thèmes dominants du roman : nous avons donc droit à des considérations sur le besoin d’une muse pour créer, ainsi que des scènes illustrant la thématique « le poète et le pouvoir ». Il faut enfin signaler deux morceaux de bravoure qui mettent en scène Maïakovski et le milieu littéraire. Il s’agit des récits de deux soirées, l’une en 1915, l’autre en 1930, dans lesquelles Maïakovski est confronté à Pasternak.

[1] Au cas où l’on risquerait de ne pas comprendre que l’étudiant qui tient le dictaphone est le représentant de l’auteur il est subtilement nommé R. Litzcky.

[2] Pour contourner les limites de son dispositif et donner aux lecteurs des informations que les maîtresses ne peuvent pas donner, Littell introduit un interlude consistant en un prétendu  dossier de la Guépéou sur Maïakovski.

[3] L’épigraphe du roman nous apprend que ce détail est en fait emprunté à une note envoyée par Manya Schwartzman à sa famille en Bessarabie.

Publicités