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Dans son fameux ouvrages La fin de l’histoire ou le dernier homme (1992), Francis Fukuyama reprenait à son compte les analyses hégéliennes de la lutte pour la reconnaissance comme moteur de l’histoire (soit dit en passant, s’il est facile d’ironiser aujourd’hui sur l’optimisme de la thèse principale de l’ouvrage, le rapprochement qu’il opérait dans la dernière section de son lire avec la thématique nietzschéenne du dernier homme reste intéressant).  Dix ans plus tard il revient par une autre voie sur la question de la lutte pour la reconnaissance dans La fin de l’homme, un ouvrage consacré aux conséquences des biotechnologies.

« Ce qui est important est toutefois que le désir de reconnaissance a une base biologique et que cette base est liée aux niveaux de sérotonine dans le cerveau. On a démontré que les singes situés au bas de la hiérarchie de domination ont de bas niveaux de sérotonine ; inversement, un singe doué du statut de « mâle alpha » est également doté d’un haut pourcentage de sérotonine ».
C’est pour cette raison qu’une drogue comme le Prozac semble si lourde de conséquences sur le plan politique. Hegel fait valoir, assez justement, que la totalité du processus humain a été mené par une suite de luttes répétées pour la reconnaissance. Tous les progrès humains ou presque ont été les produits dérivés du fait que les gens n’étaient jamais satisfaits de la reconnaissance qu’ils obtenaient ; c’est par la lutte et le tra¬vail qu’on peut l’obtenir. En d’autres termes, le statut doit être gagné, que ce soit par les rois, par les princes — ou par votre cousin Barnabé qui cherche à obtenir le rang de premier commis dans la boutique où il travaille. La façon normale et moralement acceptable de triompher d’une mauvaise estime de soi est de lutter avec soi-même et avec les autres, de travailler dur, d’endurer parfois de cruels sacrifices, afin de s’élever et d’être salué pour avoir réalisé cela. Le problème de l’amour-propre tel que la psychologie populaire américaine le conçoit, est qu’il devient une sorte de titre, quelque chose que chacun doit avoir, qu’il le mérite ou non. Cela dévalue de facto l’amour-propre et rend sa quête décevante.
Mais ici — comme la cavalerie dans les westerns — arrive l’industrie pharmaceutique américaine : avec des drogues psychotropes comme le Prozac ou le Zoloft, elle peut fournir de l’amour-propre en bouteille, en élevant la teneur du cerveau en sérotonine ! La capacité de manipuler la personnalité , comme Peter Kramer le décrit, soulève quelques questions intéressantes. Toutes les luttes dans l’histoire de l’humanité auraient-elles pu être évitées si certains avaient eu un peu plus de sérotonine dans l’encéphale , Alexandre, César ou napoléon auraient-ils été possédés de la même soif de conquête, s’ils avaient pu croquer une tablette de Prozac à volonté ? En ce cas que serait-il advenu de l’histoire. »

Francis Fukuyama, La fin de l’homme, les conséquences de la révolution biotechnique, p. 91-92