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Au cours de la première année d’existence de ce blog je m’étais lancé dans un article qui prenait pour thème la multiplication des ouvrages intitulés « Petite philosophie de X ». Finalement peu convaincu de l’intérêt de mes réflexions sur le sujet j’ai laissé  tombé ce projet.  Je reviens aujourd’hui à ce sujet, parce que, relisant récemment le début de la Philosophie par gros temps de Vincent Descombes, je viens de (re)découvrir un passage qui éclaire davantage les « Petites philosophies … » que tout ce que j’aurai pu écrire.  L’ouvrage de Descombes commence par un commentaire de l’aphorisme de Hegel : « la lecture du journal du matin est une sorte de prière matinale réaliste », développant ce qu’on pourrait s’accorder à qualifier de « petite philosophie de la lecture du journal » qu’il récapitule dans le paragraphe suivant :

« Une leçon se dégage : qu’à toute attitude humaine quelle qu’elle soit, il est possible de faire correspondre une métaphysi­que. Quelqu’un lit son journal avec le plus grand sérieux dont il est capable, comme s’il s’agissait de son salut. Nous lui imputons une ontologie de l’actualité historique : Est réel ce qui change quelque chose au cours historique des choses. Une rentière lit son journal de façon frivole. Nous lui imputons une métaphysique solipsiste : Tout cela est horrible, mais il suffit de tourner la page pour passer à autre chose. Ainsi, toutes les manières de lire le journal, en tant qu’elles figurent en effet une façon de marquer l’ordre qu’on établit dans son souci de ce qui existe, deviennent des philosophies en acte. »

Vincent Descombes, Philosophie par gros temps, p. 12

Le passage qui m’intéresse intervient quand l’auteur opère un retour critique sur son propos initial. L’analyse qu’on trouvera ci-dessous peut, me semble-t-il, être étendue à bon nombre des petites philosophies qui abondent sur le marché de la pop-philosophie.

« Voulons-nous vraiment imputer une métaphysique à Mme Verdurin ? Est-ce nous qui glissons de la philosophie dans des têtes si peu spéculatives, ou bien est-ce qu’elle y serait déjà à l’état implicite ou informulé ? Nous sommes en mesure de déclarer le sens philosophique de n’importe quelle conduite. Mieux, nous pouvons transcrire la différence des attitudes humaines comme une différence philosophique, et la tourner en une dispute de métaphysiciens. Mais l’inconvénient qu’il y a à trouver de la profondeur à des actes ordinaires — prendre un café, lire le journal, suivre l’actualité —, c’est qu’on va trop bien réussir. S’il y a toute une métaphysique dans la façon dont on boit son café, qu’est-ce qui nous empêche de remplacer la méditation métaphysique par la consommation du café ? Nous  risquons d’oublier ici la règle d’or de la philosophie : qu’une philosophie peut bien être « idéaliste » ou « réaliste », dialecti­que ou illuminative, mais qu’elle ne peut pas se permettre de ne pas être difficile. Qui s’intéresserait aux problèmes de la philosophie s’ils n’étaient pas spécialement difficiles ? Mais justement, il est trop facile d’attribuer directement une méta­physique à une personne prise dans l’accomplissement ordinaire de l’une de ses besognes quotidiennes. Quand bien même une explication plus complète du sens de sa conduite exigerait l’appoint d’un court traité d’ontologie, il n’en reste pas moins qu’elle n’a pas eu besoin de consulter ce traité pour déterminer sa conduite. C’est nous, philosophes, qui écrirons le texte des pensées ontologiques dont nous avons besoin pour parler de sa manière de faire. Cette différence doit être prise au sérieux. Et même si on pouvait prouver qu’il n’y aurait pas des lecteurs réalistes de journaux dans une culture où il ne s’écrirait pas des traités d’ontologie, nous devons prendre garde que les lecteurs de journaux ne sont pas les lecteurs de ces traités. Le plus probable est que le lecteur réaliste du journal ne com­prendrait pas comment il se trouve des gens pour écrire de la métaphysique.

La même leçon peut être tirée si nous prenons les choses dans l’autre sens. Quand nous nous proposons d’analyser la pratique de la lecture matinale du journal, la bonne méthode est en effet de la comparer à un autre rite matinal. Nous observons que les gens qui lisent le journal n’ont plus la tête à dire leurs prières, tandis que les gens qui tiennent à prier n’auraient pas l’idée de se plonger avant toute chose dans le journal. De grandes attitudes humaines envers les événements se dégagent alors, que le philosophe appelle respectivement « réalisme » et « idéa­lisme ». Mais de là à dire que toute pratique, tout usage, toute façon de faire et de penser peuvent et doivent être reconduits à un premier principe philosophique, c’est un pas de trop. La langue française possède depuis le xville siècle un terme pour qualifier l’abus de philosophie. Celui qui fait un usage abusif de la philosophie est un philosophiste. De façon générale, est un philosophiste celui qui croit pouvoir régler par la philosophie une difficulté qui doit l’être autrement. Il serait certainement philosophiste de soutenir, par exemple, que la différence entre les cultures de la prière et celle du journal se réduit à la différence entre l’idéalisme et le réalisme. »

ibid. p. 12 – 13

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On trouvera ci-dessous un inventaire que j’espère évocateur des ouvrages dont titre est de la forme « Petite philosophie de X » (avec des variantes  telles que « Petite métaphysique de X ») suivi des quelques observations sans portée philosophique qui ouvraient mon projet d’article. J’ai réalisé cet inventaire en 2014 et je dois confesser que j’ai eu la flemme de le mettre à jour et de vérifier si mes remarques étaient toujours valables.

Petite philosophie A l’usage des non-philosophes – pour grandir – du matin – du soir – du vélo – de l’amour – pour ceux qui veulent atteindre le sommet de la montagne – du design – de la paix intérieur – du bonheur – de la méditation – du zombie – du champignon – du marcheur – pour surmonter les crises – de l’entreprise – de nos erreurs quotidiennes – du bien-être – de l’épanouissement personnel – des histoires drôles – de la vie quotidienne – de l’amateur de vin – de l’ennui – des grandes trouvailles – de la gentillesse – de la course à pied – des mathématiques vagabondes – de la vie (et après) par les blagues – de la créativité – du sentiment national – des mises en scènes d’opéras d’aujourd’hui – du jardinier – du cheval- théologale – du golf – du lecteur – de l’amateur de cuisine – du rugby – du repas –des blagues et autres facéties – du tennis – du shopping – de la littérature – des ports maritimes – pour vaincre les jours tristes – du bricoleur – du plaisir et du goût – de l’éducation – des arts martiaux – pour temps variable – de la passion amoureuse – pour les jours tristes – du surf – du quotidien – du voyage – de l’esthétique – de la connaissance –
Petit traité à l’usage des Moldus (Harry Potter et la philosophie) – des grandes vertus – de philosophie charcutière – de vie intérieure – de l’abandon – du sens de la vie – de sagesse bouddhiste – de la joie – de la connaissance de soi – de la dignité –
Petit précis de philosophie à l’usage des amateurs de Disneyland-Paris et de tous les autres -de philosophie grave et légère
Petite métaphysique Des jouets – des tsunamis – du meurtre – démiurgique du pourquoi – de la différence – de la parole – de la nuit – sur la vie et la mort – de la critique littéraire –
Collection «petite philosophie du voyage » Transboréal

La Grâce de l’escalade : Petites prises de position sur la verticalité et l’élévation de l’homme – La simplicité du kayak : Petites leçons d’équilibre et d’intimité avec l’élément marin – La Caresse de l’onde, Petites réflexions sur le voyage en canoë – Le temps du voyage : Petite causerie sur la nonchalance et les vertus de l’étape – La vie en cabane : Petit discours sur la frugalité et le retour à l’essentiel – Les audaces du tango : Petites variations sur la danse et la sensualité – L’Euphorie des cimes, Petites considérations sur la montagne et le dépassement de soi – Le murmure des dunes : Petit éloge du désert et de ceux qui y vivent – L’Ivresse de la marche, Petit manifeste en faveur du voyage à pied – Le Rythme de l’âne, Petit hommage aux baudets, grisons et autres bourricots – La Liberté du centaure, Petit traité sur le voyage à cheval – Le Chant des voiles, Petites pensées sur la navigation hauturière – Les bonheurs de l’aquarelle : Petite invitation à la peinture vagabonde – Les Vertiges de la forêt, Petite déclaration d’amour aux mousses, aux fougères et aux arbres – L’Ecriture de l’ailleurs, Petit propos sur la littérature nomade – La Quête du naturaliste, Petites observations sur la beauté et la diversité du vivant -La Vertu des steppes, Petite révérence à la vie nomade – Le Secret des pierres, Petite célébration du monde minéral – La Poésie du rail, Petite apologie du voyage en train

Avant toute interprétation, il me semble que deux constats s’imposent :

1) Ces ouvrages portent majoritairement soit sur des thèmes qui les placent à la frontière des livres de développement personnel (le bonheur, la réalisation de soi, le sens de la vie, l’amour – certains de ces thèmes sont d’ailleurs traités par plusieurs ouvrages), soit sur des pratiques relevant des loisirs (sports, jardinage, shopping, gastronomie, etc. ; je m’étonne en revanche que les pratiques sexuelles soient encore délaissées : la Petite philosophie du cunnilingus est encore à écrire … avis aux amateurs ).

2) Presque tous ces ouvrages ont été publiés ces dix dernières années [aujourdh’ui 15] . Le Petit traité des grandes vertus de Comte Sponville dont le succès a peut-être contribué à la mode de ce type de titres, fait figure d’ancêtre puisqu’il remonte aux année 90. Le plus ancien ouvrage que j’ai trouvé est la Petite métaphysique de la parole de Brice Parain qui date de 1969 mais je présume qu’il n’a pas grand chose à voir avec la prolifération récente des « petites philosophies ».

 

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