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Ah, pouvoir m’exprimer totalement comme s’exprime un moteur !
Être aussi complet qu’une machine !
Pouvoir triompher dans la vie comme une automobile dernier modèle !
Pouvoir au moins me pénétrer physiquement de tout cela,
Me déchirer entièrement, m’ouvrir complètement, devenir perméable
A tous les parfums d’huiles, de chaleurs, de charbons
De cette flore splendide, noire, artificielle et insatiable !

Fraternité avec toutes les dynamiques !
Furie promiscuitaire d’être partie-agent
Du roulement ferroyeur et cosmopolite
Des trains inflexibles
Du labeur transport-de-cargaison des navires
De la rotation lubrique et lente des grues
Du tumulte discipliné des usines
Et du quasi-silence susurrant et monotone des courroies de transmission !

[…]

Je pourrais mourir broyé dans un moteur
Avec le délicieux sentiment d’une femme possédée qui s’abandonne.
Jetez-moi dans les hauts fourneaux !
Mettez-moi sous les trains !
Rouez-moi de coups à bord des navires !
Masochisme par le biais de mécanismes !
Sadisme de je ne sais quoi de moderne, et moi et le vacarme !

Fernando Pessoa, Ode triomphale, in Oeuvres poétiques d’Alvaro de Campos
trad. Michel Chandeigne et Pierre Léglise-Costa