Étiquettes

,

« Le système éducatif ne s’est pas contenté de murer les désirs d’enfance dans la carapace caractérielle où les muscles tétanisés, le cœur endurci et l’esprit imprégné par l’angoisse ne favorisent pas vraiment l’exubérance et l’épanouissement. Il ne s’est même pas borné à colloquer l’écolier dans des bâtiments sans joie, destinés à lui rappeler, au cas où il l’oublierait, qu’il n’est pas là pour s’amuser. Il suspend, en outre, au-dessus de sa tête le glaive, à la fois ridicule et menaçant, d’un verdict.

Chaque jour, l’élève pénètre, qu’il le veuille ou non, dans un prétoire où il comparaît devant ses juges sous l’accusation présumée d’ignorance. À lui de prouver son innocence en régurgitant à la demande les théories, règles, dates, définitions qui contribueront à sa relaxation en fin d’année.

L’expression « mettre en examen », c’est-à-dire procéder, en matière criminelle, à l’interrogatoire d’un suspect et à l’exposition des charges, évoque bien la connotation judiciaire que revêt l’épreuve écrite et orale infligée aux étudiants.

Nul ne songe ici à nier l’utilité de contrôler l’assimilation des connaissances, le degré de compréhension, l’habileté expérimentale. Mais faut-il pour autant travestir en juge et en coupable un maître et un élève qui ne demandent qu’à instruire et à être instruit ? De quel esprit despotique et désuet les pédagogues s’autorisent-ils pour s’ériger en tribunal et trancher dans le vif avec le couperet du mérite et du démérite, de l’honneur et du déshonneur, du salut et de la damnation ? À quelles névroses et obsessions personnelles obéissent-ils pour oser jalonner de la peur et de la menace d’un jugement suspensif le cheminement d’enfants et d’adolescents qui ont seulement besoin d’attentions, de patience, d’encouragements et de cette affection qui a le secret d’obtenir beaucoup en exigeant peu ?

N’est-ce pas que le système éducatif persiste à se fonder sur un principe ignoble, issu d’une société qui ne conçoit le plaisir qu’au crible d’une relation sadomasochiste entre maître et esclave : « Qui aime bien châtie bien » ?

C’est un effet de la volonté de puissance, non de la volonté de vivre, que de prétendre par un jugement déterminer le sort d’autrui.

Juger empêche de comprendre pour corriger. Le comportement de ces juges, eux-mêmes apeurés par la crainte d’être jugés, détourne des qualités indispensables l’élève engagé dans sa longue marche vers l’autonomie : l’obstination, le sens de l’effort, la sensibilité en éveil, l’intelligence déliée, la mémoire constamment exercée, la perception du vivant sous toutes ses formes et la prise de conscience des progrès, des retards, des régressions, des erreurs et de leur correction.

Aider un enfant, un adolescent à assurer sa plus grande autonomie possible implique sans nul doute une lucidité constante sur le degré de développement des capacités et sur l’orientation qui les favorisera. Mais qu’y a-t-il de commun entre le contrôle auquel l’élève se soumettrait, une fois prêt à franchir une étape de la connaissance, et la mise en examen devant un tribunal professoral ? Laissez donc la culpabilité aux esprits religieux qui ne songent qu’à se tourmenter en tourmentant les autres.

Les religions ont besoin de la misère pour se perpétuer, elle l’entretiennent afin de prêter plus d’éclat à leurs actes de charité. Et bien, le système éducatif agit-il autrement lorsqu’il suppose chez l’élève une faiblesse constitutive, toujours exposée au péché de paresse et d’ignorance, dont seul peut l’absoudre la mission pour ainsi dire sacrée du professeur ? Il est temps d’en finir avec ces billevesées du passé !

Chacun possède sa propre créativité. Qu’il ne tolère plus qu’on l’étouffe en traitant comme un délit passible de châtiment le risque de se tromper. Il n’y a pas de fautes, il n’y a que des erreurs, et les erreurs se corrigent. »

Raoul Vaneigem, Avertissement aux écoliers et lycéens, chap. 2