Étiquettes

, , ,

« Comme Freud, les spécialistes de l’attachement suggèrent que nos premières expériences, notamment celles qui sont liées à nos parents, peuvent façonner nos émotions ultérieures. Ils suggèrent aussi que ce façonnage est en grande partie inconscient : nous ne nous disons pas consciemment que notre théorie sur maman influence notre réaction à la fille que nous avons rencontrée la veille. La même équation, étonnante, vaudrait entre l’amour précoce qui unit parents et enfants et l’amour sexuel que nous éprouvons ensuite pour nos partenaires romantiques.

Mais il existe aussi des différences. Les psychologues du développement contemporains ne se contentent pas de ce qu’un patient raconte sur le divan. Ils mènent aussi des études empiriques précises, longues et minutieuses. Et si le phénomène a l’air freudien, il en va autrement de ses explications théoriques. Pour Freud, les forces fondamentales qui façonnent notre nature sont des forces psychiques, des sources bouillonnantes d’énergie psychologique censées être réparties ou redirigées par le refoulement et le transfert : nos croyances sur le monde seraient déterminées, et souvent déformées, par ces forces inconscientes. La psychologie a toujours été influencée par les métaphores technologiques ; or, en sciences cognitives comme en neurosciences, ce qui se passe dans notre tête s’apparente plus à un ordinateur qu’à un moteur. Nos cerveaux sont conçus pour parvenir à une image juste du monde et pour utiliser cette image afin d’agir sur le monde de manière efficace, du moins globalement et à long terme. Les capacités computationnelles et neurologiques qui nous permettent de faire des découvertes sur la physique et la biologie nous permettent aussi de faire des découvertes sur l’amour.

Et plutôt que de dire, comme Freud, que les enfants veulent coucher avec leur mère, il serait plus exact de dire que les adultes veulent être maternés par les gens avec lesquels ils désirent coucher. »

Alison Gopnik, Le bébé philosophe, p. 242 – 243

 

Freud ne s’est pas trompé sur la dimension incroyablement érotique des enfants de trois ans. (Les psychologues du développement que nous sommes n’en reviennent toujours pas.) À trois ans, les enfants ont envers leurs parents une attitude d’amants. Et même d’amants tout droit sortis d’un opéra italien, avec des embrassades fougueuses et sensuelles et des accès de désespoir et de jalousie tout aussi passionnés.

Mais ces grands airs révèlent peut-être de véritables découvertes. Les interactions de la petite enfance s’accompagnent d’une sorte de concorde entre les bébés et les gens qui les entourent, d’un sentiment d’intimité fusionnelle. À mesure que les bébés grandissent et deviennent de petits enfants, ils s’aperçoivent que les autres gens sont des entités psychologiques distinctes d’eux — des êtres avec d’autres désirs, d’autres émotions, d’autres pensées et opinions. Et c’est précisément de cette prise de conscience de l’altérité d’autrui que naît l’émotion érotique. Comprendre que les gens que nous aimons sont différents de nous, qu’ils ont d’autres désirs, d’autres pensées et même d’autres amours, implique qu’on ne peut plus comme auparavant considérer comme acquis qu’ils nous aiment. Les enfants de trois ans amoureux de leurs parents sont plus proches d’un Swann amoureux de sa mystérieuse Odette que d’un Œdipe amoureux de Jocaste. Ils ne sont pas les simples jouets d’un fatal secret primitif, mais sont au contraire hantés par une découverte tout aussi fatale l’amour consiste en partie à vouloir des choses (une attention complète, un dévouement total, une loyauté sans faille) qu’on sait ne pas pouvoir obtenir.

A. Gopnik, A. Meltzoff, P. Kuhl, Comment pensent les bébés?, p. 74 – 75