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Si on définit la vérité des propositions comme leur correspondance avec les faits, il semble qu’on soit conduit – c’est du moins ce que soutenait Russell – à admettre des faits négatifs pour rendre compte de la vérité des propositions négatives. Le problème c’est que ces faits négatifs risquent de rapidement de devenir envahissants et d’occuper l’essentiel de l’espace des faits. Par exemple pour un fait « positif » comme
Emmanuel Macron a été élu président de la république française en mai 2017.
il y a beaucoup de faits négatifs correspondants
Marine Le Pen n’a pas été élue présidente en mai 2017
François Fillon n’a pas été élu président en mai 2017
Jean-Luc Mélenchon n’a pas été élu président en mai 2017
Benoît Hamon n’a pas été élu président en mai 2017
Jean Lassalle n’a pas été élu président en mai 2017

vraiment beaucoup
Georges Pompidou n’a pas été élu président en mai 2017
Zinedine Zidane n’a pas été élu président en mai 2017
Gengis Kahn n’a pas été élu président en mai 2017
Mickey Mouse n’a pas été élu président en mai 2017
Le nombre Pi n’a pas été élu président en mai 2017 .

On peut résister à cet envahissement en contestant l’existence des faits négatifs ; une stratégie pour ce faire consiste à récuser la définition de la vérité comme correspondance. On pourrait donc discuter de l’existence des des faits négatifs, mais ce ne sera pas mon propos aujourd’hui. Je ne m’occuperai pas non plus des problèmes spécifiques que pose la connaissance des faits négatifs (ou si l’on veut de la preuve des propositions négatives). La question à laquelle je voudrais réfléchir (sans avoir fait le moindre effort pour m’informer de la littérature sur le sujet, évidemment) c’est « à quoi bon évoquer des faits négatifs? ». Cette question m’a été suggérée par cet étrange titre d’un article de L’équipe :

Ligue 1 : Thierry Henry n’a pas dit non aux Girondins de Bordeaux.

A première vue l’évocation de faits négatifs apparaît comme un formidable moyen de remplir les journaux. Avec toutes les personnes qui n’ont pas dit non aux Girondins de Bordeaux, il y a de quoi écrire des articles jusqu’à la fin des temps. Mais laissons l’ironie facile et examinons pourquoi « Thierry Henry n’a pas dit non aux Girondins de Bordeaux » a pour les lecteurs de L’Equipe une pertinence que n’aurait pas « Gengis Kahn n’a pas dit non aux Girondins de Bordeaux ». Si le premier titre n’est pas tout à fait aussi creux que le second c’est en vertu d’un élément de contexte sous-entendu : Thierry Henry (à la différence de Gengis Kahn) a été contacté par les Girondins de Bordeaux pour lui proposer le poste d’entraineur. Mais cette observation ne suffit pas à annuler l’impression d’un article de remplissage : pourquoi ne pas simplement attendre pour écrire un article sur le sujet que Thierry Henry ait finalement répondu oui ou non à la proposition des Girondins de Bordeaux? Mais parler de remplissage ne suffit pas à rendre compte de l’intérêt  de l’évocation du fait négatif. Après tout la même fonction n’aurait-elle pas pu être remplie par l’énoncé d’un fait positif  : « des discussion sont en cours entre Thierry Henry et les Girondins de Bordeaux ». Qui suit vaguement le football en cette période de mercato estival sait d’ailleurs que le plus courant en la matière ce sont plutôt les titres au conditionnel : « Zorglub intéresserait la Juventus et Manchester City ». Pour y voir plus clair il suffit de comparer la proposition négative que L’équipe a choisie comme titre avec une autre proposition négative aussi vraie que la précédente (à la date considérée) : « Thierry Henry n’a pas (encore) dit oui aux Girondins de Bordeaux ». La formulation retenue par L’Equipe semble présupposer chez le supporter Girondin le désir que Thierry prenne en main son équipe et  elle autorise à espérer d’avantage qu’une formule neutre « des discussions sont en cours »  et à fortiori que l’énoncé du fait négatif « opposé »  » Henry n’a pas encore dit oui ». L’évocation de fait négatifs est un moyen efficace de mettre en perspective par rapport à un contrefactuel qu’elle suggère (il aurait pu dire non et il ne l’a pas fait). Selon que vous voulez jeter un éclairage optimiste ou pessimiste vous suggérerez un  contrefactuel détestable ou désirable.  « X n’a pas fait ceci (alors qu’on aurait pu craindre qu’il le fasse) » : consolation ; « X n’a pas fait cela (alors qu’il aurait été souhaitable qu’il le fasse) » : condamnation.

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