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« – Je me demande pourquoi nous n’avons pas compris jusqu’à présent combien notre mythologie nordique dépasse, par sa grandeur morale, celle de la Grèce et de Rome. N’eût été la beauté physique des anciens dieux, qui sont venus à nous sous la forme de statues de marbres, aucun esprit moderne ne les trouverait dignes d’être adorés, ni d’être l’objet d’un culte. Ils étaient médiocres, capricieux, perfides. Les dieux de nos ancêtres danois ont un caractère plus divin, de même que le Druide est plus noble que l’Augure. Car les dieux aux cheveux blonds d’Asgaard pratiquaient les plus sublimes vertus humaines ; ils étaient justes, dignes de confiance, bienveillants et même chevaleresques à une époque barbare.

Pour la première fois depuis leur rencontre, l’oncle parut s’intéresser réellement à la conversation. Il s’arrêta et releva un peu son nez majestueux :

— C’était plus facile pour eux, dit-il.

— Qu’entends-tu par là, mon oncle ? interrogea Adam.

Le vieux seigneur répéta :

— C’était beaucoup plus facile pour les dieux nordiques que pour ceux de la Grèce, d’être comme tu le prétends, justes et bienveillants. Quant à moi, je trouve que nos anciens Danois, en consentant à adorer des divinités pareilles, ont fait preuve d’une sorte de faiblesse d’esprit.

— Mon cher oncle, riposta Adam, qui souriait, j’ai toujours estimé que les modes et usages de l’Olympe te paraîtraient familiers. Mais, je t’en prie, dis-moi pourquoi, à ton avis, la vertu est plus facile à nos dieux danois qu’aux dieux de climats plus doux ?

— Parce qu’ils étaient moins puissants, répondit l’oncle.

— Mais le pouvoir barre-t-il donc la route à la vertu ?

— Non, répondit gravement le vieillard ; le pouvoir est, en fait, la vertu suprême. Mais les dieux dont tu parles ne furent jamais tout-puissants. Ils ne cessaient d’avoir à côté d’eux ces forces obscures qu’on appelle les « Géants », et qui étaient cause des souffrances, des désastres, de la ruine de notre monde. Les dieux pouvaient, sans danger, se consacrer à la tempérance et à la bonté. Un dieu tout-puissant n’a pas cette ressource ou cette facilité. Sa puissance l’oblige à se charger de tout. Il est responsable de la destinée de l’univers.
[…] L’esprit chevaleresque, dont tu parlais, n’est pas une vertu omnipotente ; il faut au chevalier des forces rivales puissantes qu’il puisse défier. Quelle figure ferait saint Georges en face d’un dragon dont la force serait inférieure à la sienne ? Le chevalier, qui ne trouve pas pour lui résister des forces supérieures, est obligé de les inventer et de se battre contre des moulins à vent. La qualité même de chevalier implique des dangers tout autour de lui : la bassesse, les ténèbres. Non ! crois-moi, mon cher neveu, en dépit de sa valeur morale, ton Odin chevaleresque d’Asgaard doit prendre rang derrière ce Jupiter, qui avoue et accepte le monde sur lequel il règne. Mais, tu es jeune, et l’expérience des vieilles gens doit te sembler pédantesque. »

Karen Blixen, Le champ de la douleur, in Contes d’hiver

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