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Je voudrais apporter aujourd’hui un complément à l’article que j’avais consacré à l’opposition entre les deux apophtegmes suivants.

Abba Chomé, sur le point de mourir dit à ses fils : « N’habitez pas avec les hérétiques, ne liez pas connaissance avec les magistrats, que vos mains ne soient pas tendues pour ramasser mais plutôt ouvertes pour donner. »

I, 27

« Celui qui ne reçoit pas tous les hommes comme des frères mais fait des distinctions, celui là n’est pas parfait. »

I, 33

J’évoquerai aujourd’hui une histoire édifiante consignée dans la suite du recueil qui tranche clairement en faveur du second des apophtegmes susmentionnés. La voici :

« Il y avait un vieillard qui habitait dans un lieu désert. Et loin de lui, il y en avait un autre, manichéen, qui était prêtre, du moins de ceux qu’on appelle prêtres chez eux. Et un jour qu’il se rendait chez l’un de ses coreligionnaires, il fut surpris par le soir à l’endroit où se trouvait le vieillard, et il était dans l’angoisse, voulant frapper et entrer dormir chez lui; il savait en effet que le vieillard le connaissait comme manichéen et il craignait qu’il ne veuille pas le recevoir. Mais, poussé par la nécessité, il frappa. Et le vieillard lui ouvrit, le reconnut, l’accueillit avec joie, l’invita à prier et, après l’avoir restauré, le fit dormir. Et le manichéen, rentrant en lui-même pendant la nuit, se disait avec étonnement : «Comment n’a-t-il eu aucune méfiance envers moi? Vraiment c’est un homme de Dieu. » Et il alla se jeter à ses pieds en disant : «A partir d’aujourd’hui je suis orthodoxe.» Et ainsi il demeura avec lui. »

Apophtegmes des pères, XIII, 12

Alors que l’apophtegme I, 27 suggérait que le contact de l’hérétique était susceptible de détourner du droit chemin, XIII, 12 affirme au contraire qu’en offrant l’hospitalité à l’hérétique on pourra le ramener sur le droit chemin. Le récit veut donner foi dans la performativité de l’hospitalité : en les traitant « eux » comme s’ils étaient déjà des nôtres, ils finiront par rejoindre le « nous ».

On notera que dans ce récit, à la différence d’autres histoires édifiantes du recueil, il n’y a pas d’intervention divine (ou angélique) directe pour « récompenser » la bonne conduite du croyant : la conduite exemplaire de l’anachorète suscite « naturellement » la conversion de l’hérétique en sollicitant sa réflexion. L’absence de méfiance du moine envers l’hérétique (qui fait contraste avec la crainte qu’éprouve initialement celui-ci) est lue comme un signe de sa confiance en Dieu et de l’intimité de sa relation avec lui [1].

On peut spéculer sur une inversion de la situation  : le fait que le manichéen ait craint de n’être pas accueilli reflète-t-il ses propres dispositions à l’hospitalité (ce à quoi je m’attend de la part de l’autre témoignant de ce que de serai disposé à faire si j’étais à sa place) ? Si l’orthodoxe avait reçu l’hospitalité de la part du manichéen aurait-il dû en tirer la conclusion qu’il fallait se convertir au manichéisme ? Si l’exemple de l’hospitalité peut convertir, on ne voit pas pourquoi il devrait convertir à une conception déterminée de Dieu ; qu’il convertisse à l’hospitalité serait déjà un succès.

[1] Un point sur lequel j’essaierai de revenir parce qu’il me paraît important, c’est que la confiance réciproque entre les deux hommes est ici médiatisée par leur confiance envers Dieu : si l’anachorète ouvre sa porte c’est parce qu’il a confiance en Dieu plutôt que dans le manichéen lui-même. Se pose alors la question de la nécessité de ce tiers pour établir la confiance réciproque et de ce qui peut en tenir lieu dans un contexte laïcisé.

 

 

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