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« Le jeune écrivain songeait avec amertume que, dans son cas, une sorte d’influence démoniaque avait tout bouleversé. Quoi d’étonnant si le désespoir s’emparait de lui !

Il avait été pris dans une trappe, et s’en était aperçu trop tard, car il savait, sans que rien pût ébranler cette certitude, qu’il n’écrirait plus jamais un grand livre. Il n’avait plus rien à dire, et le manuscrit dans sa valise n’était qu’un amas de paperasses, qui pesait au bout de son bras. Il se rappelait un verset de la Bible, car, dans son enfance, il avait été à l’École du dimanche : « Je ne suis digne que d’être jeté dehors et foulé aux pieds. »
Comment oserait-il se retrouver face à face avec ceux qui l’aimaient et avaient eu confiance en lui : le public, ses amis, sa femme ? Jusqu’à présent, il n’avait jamais douté de leur affection ; il leur était plus cher que tout ce qui les concernait eux-mêmes ; ce qui le touchait, lui, les touchait au premier chef, parce qu’ils croyaient en son génie et voyaient en lui un grand artiste.

Mais si son génie l’avait abandonné, il ne lui restait qu’une alternative dans l’avenir : ou bien le monde le mépriserait et se détournerait de lui ; ou bien on continuerait à l’aimer, bien qu’il ne valût rien en tant qu’artiste. Il reculait d’horreur à la pensée de cette seconde hypothèse, lui qui d’ordinaire n’avait peur de rien. Si pareille éventualité se réalisait, le monde n’était qu’un espace vide, une caricature, un asile de fous. Le mépris, le bannissement, la ruine, tout était préférable à cela. La pensée de sa renommée ajoutait à son désespoir. Dans le passé, lorsqu’il était malheureux, et envisageait parfois de se jeter dans la rivière, il ne s’agissait que de son propre sort. Aujourd’hui, il était célèbre; sa vie se passait à la lumière d’un projecteur ; une centaine d’yeux étaient braqués sur lui ; son échec et son suicide seraient l’échec et le suicide d’un auteur de grand renom.

Cette pensée lui donnait envie de vomir.« 

Karen Blixen, Le jeune homme à l’œillet, in Contes d’hiver
trad. Marthe Metzger, Gallimard Folio, p. 31

 

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