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« Mlle Malin, par disposition naturelle et par éducation, dépassa toute mesure quant au principe. Non contente de se mettre sur la défensive, elle passa direc­tement à l’attaque, dédaignant le juste milieu. Prise d’une sorte de folie des grandeurs, dans l’évaluation de son corps, elle lui attribua un prix fantastique. En fait, cette surestimation de la valeur attribuée à son propre corps en fit la proie d’une sorte de mégalomanie. Sie­grid la superbe, l’ancienne reine de Norvège, convoqua auprès d’elle tous les soupirants qu’elle comptait parmi les roitelets du pays ; elle mit le feu à son palais pour tous les faire périr, déclarant qu’elle apprendrait ainsi aux petits souverains de Norvège à venir la courtiser. Malin aurait pu agir de même, avec une égale bonne conscience. De ce que sa gouvernante lui avait appris de la Bible, elle avait retenu que celui qui regarde une femme en la désirant a déjà commis l’adultère en son cœur, et elle se sentait appelée à être le pendant fémi­nin du jeune homme scrupuleux de l’Évangile. Le désir des hommes lui semblait, comme à la reine Siegrid, un crime aussi grave qu’une tentative de viol. Elle ne manifestait guère d’esprit de corps féminin et, apparemment, ne se souciait pas le moins du monde des honnêtes femmes qui eussent été dans de bien mauvais draps si le principe avait été appliqué à la lettre, puisque leur champ d’action se situe entre ces deux notions et qu’en les confondant en une seule on aurait tôt fait de mettre fin à leur activité, de même qu’on peut mettre fin à celle d’un joueur d’accordéon en repliant son instrument pour en boucler les deux extrémités. Elle faisait parfois piètre figure comme il arrive à tous ceux qui, ici-bas, prennent au pied de la lettre les paroles de l’Écriture. Mais de cela, elle n’avait cure. »

Karen Blixen, Le raz de marée de Norderney, in Sept contes gothiques, p. 34 – 35

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