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« Dans un ouvrage presque contemporain de celui de Pocock, mais largement antérieur aux lectures « républicanistes » de Machiavel pratiquées aujourd’hui en France par les disciples de ce dernier, Lefort avait en effet attribué à l’auteur des Discours sur Tite-Live le mérite d’avoir le premier fait surgir cette dimension constitutive de la modernité démocratique qui réside dans la reconnaissance de la « division originaire du social » [1]. Puisque l’occasion m’est ainsi donnée de saluer au passage cette étude désormais méconnue, j’en profite pour rappeler que, dans le débat intellectuel français des années 1970, le contexte d’une telle lecture de Machiavel était celui de la lutte antitotalitaire, pour laquelle il s’agissait alors d’élaborer un appareillage conceptuel ; ainsi l’idée directrice de cette relecture consistait-elle à inviter à penser qu’en démocratie, la « division originaire du social » s’oppose à la façon dont les États totalitaires procèdent au contraire à l’homogénéisation draconienne de la société, en supprimant en elle toute la diversité. Le contexte a aujourd’hui changé, et la plupart des lectures de Machiavel, inspirées par Pocock ou par Skinner, sont désormais animées par le souci de chercher dans son œuvre, non plus une alternative à l’État totalitaire, mais une alternative à l’État démocratico-libéral. Le Machiavel du début des années 1970 était démocrate, celui d’aujourd’hui est républicain. Je ne suis pas certain que ce changement de contexte ne conduise pas à laisser de côté, chez Machiavel, une dimension de sa réflexion qui fait précisément que sa contribution à la formation de la conscience républicaine est plus complexe, plus riche aussi, qu’on ne le croit parfois en insistant trop exclusivement sur la réactivation du thème de la vertu. »

Alain Renaut, Qu’est-ce qu’un peuple libre ?, chap. 1

[1] Cette thèse s’appuie en particulier sur des formules du Discours sur la Première Décade de Tite-Live: « Rome n’arriva à cette perfection que par les dissentiments du sénat et du peuple. […]  Je soutiens à ceux qui condamnent les querelles du sénat et du peuple qu’ils condamnent ce qui fut le principe de la liberté ».