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« Quand on se reporte à cette époque, on constate qu’il existait toutes sortes de marxistes. Certains, comme Horiki, se don­naient le nom de marxistes par un modernisme de gloriole. D’autres, comme moi, s’attachaient au marxisme simplement pour un parfum d’illégalité qui leur plaisait. Si les partisans convaincus de la vérité mar­xiste avaient découvert ce qu’il y avait au fond de ces catégories, ils eussent été fous de rage à l’égard de Horiki et de moi-même et ils nous auraient probablement expulsés du parti comme des traîtres. Mais ni moi ni Horiki ne fûmes chassés. En particulier, dans ce monde de l’illégalité plus que dans le monde des messieurs corrects de la léga­lité, on pouvait boire joyeusement à la santé du parti; en ma qualité d’adepte à l’avenir plein de promesses, je fus chargé d’une foule de missions que l’on décorait du nom d’affaires secrètes d’une manière si exagérée que j’avais envie de pouffer de rire. Je n’en refusai aucune. Je les acceptai toutes avec indifférence. Suspecté par les « dogues » (c’est ainsi que les adeptes appelaient les policiers), je fus soupçonné, interrogé ; je ne commis pas de maladresses. Je souris ; je les fis rire et, de ces affaires dangereuses ainsi que les adeptes les appe­laient, je me débarrassai avec habileté. C’est que le groupe qui animait ce mouvement gonflait à plaisir l’importance de ces affai­res ; il allait jusqu’à imiter sottement des histoires de détectives ; il agissait avec d’ex­trêmes précautions; pourtant, à ma grande surprise, ma tâche était quelque chose d’insignifiant, mais ils s’efforçaient d’en faire mousser les dangers. A cette époque mon sentiment était le suivant : il m’était indif­férent d’être arrêté comme membre du parti et même de passer ma vie en prison. Ayant peur de la « vie réelle » des humains, je me demandais si je ne serais pas plus heu­reux dans une cellule que dans l’enfer d’un lit où je gémissais au cours des nuits d’in­somnie. »

Dazaï Osamu, La déchéance d’un homme
trad. G. Renondeau, Gallimard, p. 66 – 67

La déchéance d’un homme est un roman largement autobiographique. Dazaï Osamu a effectivement été membre du Parti communiste japonais au début des années 30, époque où ce parti était interdit et réprimé.