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Voyons aujourd’hui comment son Eminence le cardinal Hamilcar von Sehestedt répond au discours de Mlle Malin Nat-og-Dag. On appréciera le talent de dialecticien avec lequel il propose un dépassement de l’opposition de la mascarade et de la vérité.

« J’ai apprécié votre petit discours. Mais vous ne m’avez pas persuadé que nous sommes d’un avis diffé­rent. La vie en ce monde est comme le jeu que les enfants appellent la main chaude : il y a toujours quel­que chose dessous; vérité — tricherie — vérité — tricherie. Quand le calife de Bagdad s’habillait en men­diant, toute sa splendeur cachée sous son déguisement n’aurait pu racheter le mauvais goût de la plaisanterie si ses haillons n’avaient aussi caché des sentiments fraternels pour ses pauvres sujets. Pareillement, quand Notre-Seigneur vécut pendant trente années sous le déguisement d’un fils de l’homme, cela n’aurait rien signifié s’il n’avait pas eu en vérité un cœur humain et, madame, de la sympathie pour les amateurs de bon vin. Au bal masqué, la femme spirituelle choisit un déguisement qui révèle ingénieusement son esprit ou son cœur que cachent les conventions de sa vie  quotidienne : quand elle choisit le vilain masque vénitien à long nez, elle nous apprend que non seulement il recouvre un nez classique, mais aussi quelque chose de mieux, et qu’elle exige d’être adorée pour autre chose que sa beauté. « A ton masque, je te reconnaîtrai », dit l’arbitre des élégances, le connaisseur du cœur humain.

« Accordons-nous même à déclarer, Votre Grâce, continua-t-il, que le jour du Jugement n’est pas, comme le prétendent d’insipides sermonneurs, le moment où nos pauvres petites tentatives de tromperie — que le Seigneur connaît déjà trop bien! — doivent s’exercer, mais au contraire l’heure où le Tout-Puissant lui-même laisse tomber le masque. Oh! quel moment Votre Grâce! Cela vaudra la peine de l’avoir attendu un million d’années. Le ciel retentira de rires clairs comme ceux des enfants, il résonnera de rires doucement bai­gnés de larmes, comme ceux de la fiancée; à moins qu’ils ne soient triomphants comme ceux du fidèle guerrier qui a vaincu ses ennemis et dépose fièrement leurs drapeaux aux pieds de son roi; ou comme celui du prisonnier libéré des chaînes de la prison, enfin lavé des calomnies de ses accusateurs. »

Karen Blixen, Le raz de marée de Norderney, in Sept contes gothiques

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