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Ayant décidé un peu par hasard de me lancer dans la lectures de Sept contes gothiques – ouvrage que je possède depuis plus de vingt ans et dont je n’avais jamais dépassé la première page – c’est avec grand plaisir que je découvre que Karen Blixen place dans la bouche des personnages du Raz de marée de Norderney des propos qui répondent à mon goût pour les spéculations théologiques débridées.

Après Jonathan Maersk hier, la parole est aujourd’hui à Mlle Malin Nat-og-Dag une vieille demoiselle « légèrement toquée »

« — Eh bien, dit-elle, d’où peut venir l’idée que c’est la vérité que le Seigneur exige de nous? C’est une étrange pensée. Hélas! cette vérité, le Seigneur la connaît d’avance, et jusqu’à en bâiller d’ennui sans doute. La vérité est destinée aux tailleurs et aux cordonniers. Je pense au contraire que Dieu a un faible pour la mascarade. Ne nous avez-vous pas appris vous-même que nos épreuves ne sont que des bénédictions déguisées ? C’est vrai, Votre Eminence, c’est tout à fait vrai. J’en ai fait parfois moi-même l’expérience à minuit, quand le masque tombe. D’ailleurs, il est incontestable que le déguisement est exécuté de main de maître. Le Seigneur lui-même — avec votre permission — me semble s’être livré à une très audacieuse mascarade quand il s’est fait chair et a séjourné parmi les hommes. Et très sincèrement, aux Noces de Cana, si j’avais été l’hôtesse j’aurais très mal pris son tour de passe-passe, je vous l’assure, Eminence. En fait, après avoir invité le brillant fils du charpentier et l’avoir traité avec mon meilleur vin, vin, au moment où cela lui chante, le voilà qui transforme l’eau de mon propre puits en un vin encore meilleur! — et encore la pauvre femme ignorait-elle tout ce dont il était capable, étant le Dieu tout-puissant.

« De tous les monarques dont j’ai entendu parler, continua-t-elle, c’est à mon avis le calife Haroun, de Bagdad, qui en esprit et en vérité s’approche le plus de Dieu; or, comme vous le savez, il aimait à se déguiser. Ah ! si j’avais vécu alors, je serais entrée dans son jeu, même si j’avais dû tomber sur cent mendiants, avant de trouver le chef des croyants sous la robe d’un gueux. Lorsque, autrefois, j’ai été bien près du rôle de déesse, la dernière chose que je réclamais de mes adorateurs, c’était la vérité. « Inventez, inventez, leur disais-je. Ayez « un peu d’imagination, écartez de moi la vérité. » La vôtre arrive à temps, Eminence, et c’est la fin du jeu.»

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