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« Une voix s’est, élevée « Puisse le Seigneur de Mohammad n’avoir pas créé Mohammad! » Quand l’âme de Mohammad était détachée dans le monde de la sainteté, et que les rencontres avec Dieu augmentaient, il plongeait comme un poisson dans l’océan de la Miséricorde. Bien qu’il fût dans ce monde-ci Prophète et guide du peuple, et qu’il eût obtenu, la grandeur, la royauté, la renommée et des compagnons, pourtant, lorsqu’il revint à la tranquillité dont il jouissait auparavant, il dit : « Puissé-je n’avoir jamais été Prophète et n’être pas venu en ce monde! Car, en comparaison de l’union absolue d’autrefois, tout cela est un fardeau, un châtiment, une peine. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî, Le Livre du dedans
trad. Vitray-Meyerovitch, Actes Sud, Babel, p. 256

 

Si on cherche des formulations antérieures de  l’idée que la mission de prophète est vécue comme une peine, on est tenté d’évoquer la figure  de Jonas, le prophète récalcitrant. Mais il y a une différence essentielle entre ce qui nous est raconté de Jonas et ce qui nous est dit ici de Mohammad : en effet Jonas semble se détourner de Dieu en cherchant à échapper à sa mission :

« La parole du Seigneur fut adressée à Jonas, fils d’Amitthaï, en ces mots : Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle ! car sa méchanceté est montée jusqu’à moi. Et Jonas se leva pour s’enfuir à Tarsis, loin de la face du Seigneur. Il descendit à Japha, et il trouva un navire qui allait à Tarsis ; il paya le prix du transport, et s’embarqua pour aller avec les passagers à Tarsis, loin de la face du Seigneur. »

Jonas, I, 1-3

Au contraire, au dire de Rûmî, si le prophète de l’Islam regrette d’avoir dû accomplir sa mission de prophète c’est parce qu’il aurait préféré rester auprès de Dieu.

Plus pertinent que le rapprochement avec Jonas me paraît alors le parallèle entre Mohammad et le philosophe de l’allégorie de Platon qui rechigne à redescendre dans la caverne après avoir contemplé le soleil du Bien.

— Alors, je pense que c’est seulement au terme de cela qu’il serait enfin capable de discerner le soleil, non pas dans ses manifestations sur les eaux ou dans un lieu qui lui est étranger, mais lui-même en lui-même, dans son espace propre, et de le contempler tel qu’il est.

— Nécessairement, dit-il.

— Et après cela, dès lors, il en inférerait au sujet du soleil que c’est lui qui produit les saisons et les années, et qui régit tout ce qui se trouve dans le lieu visible, et qui est cause d’une certaine manière de tout ce qu’ils voyaient là-bas.

— Il est clair, dit-il, qu’il en arriverait là ensuite.

— Mais alors quoi ? Ne crois-tu pas que, se remémorant sa première habitation, et la sagesse de là-bas, et ceux qui étaient alors ses compagnons de prison, il se réjouirait du changement, tandis qu’eux il les plaindrait ?

— Si, certainement.

— Les honneurs et les louanges qu’ils étaient suscep­tibles de recevoir alors les uns des autres, et les privilèges conférés à celui qui distinguait avec le plus d’acuité les choses qui passaient et se rappelait le mieux celles qui défilaient habituellement avant les autres, lesquelles après et lesquelles ensemble, celui qui était le plus capable de deviner, à partir de cela, ce qui allait venir, celui-là, es-tu d’avis qu’il désirerait posséder ces privi­lèges et qu’il envierait ceux qui, chez ces hommes-là, reçoivent les honneurs et auxquels on confie le pouvoir ? Ou bien crois-tu qu’il éprouverait ce dont parle Homère, et qu’il préférerait de beaucoup,

étant aide-laboureur, être aux gages d’un autre homme, un sans terre,

et subir tout au monde plutôt que de s’en remettre à l’opinion et de vivre de cette manière ?

— C’est vrai, dit-il, je crois pour ma part qu’il accepte­rait de tout subir plutôt que de vivre de cette manière-là.

Platon, République VII, [516b -e]
trad. G. Leroux, GF

« Ne t’étonne pas que qui sont allés là-bas ne consentent pas à s’adonner aux affaires des hommes, mais que leurs âmes n’éprouvent toujours d’attirance que pour ce qui est en haut. Qu’il en soit ainsi n’est sans doute rien que de naturel, si vraiment là aussi les choses se passent conformément à l’image que nous venons d’esquisser. »

ibid. [517 c-d]

Dans le cas du philosophe selon Platon comme dans le cas du prophète selon Rûmî, c’est pour aller guider les hommes demeurés dans l’ignorance que l’élu doit quitter l’état de contemplation du Bien / union mystique. Il y a cependant une différence à relever : dans le second cas c’est Dieu lui même, suppose-t-on, qui commande au prophète de retourner vers les hommes, tandis que dans la République de Platon la redescente dans la caverne est présentée comme commandée, non par l’idée du Bien elle-même, mais par une instance tierce  : les fondateurs de la cité et éducateurs des « naturels philosophes » :

— C’est donc notre tâche, dis-je, à nous les fondateurs, que de contraindre les naturels les meilleurs à se diriger vers l’étude que nous avons déclarée la plus importante dans notre propos antérieur, c’est-à-dire à voir le bien et à gravir le chemin de cette ascension, et, une fois qu’ils auront accompli cette ascension et qu’ils auront vu de manière satisfaisante, de ne pas tolérer à leur égard ce qui est toléré à présent.

— De quoi s’agit-il ?

— De demeurer, dis-je, dans ce lieu, et de ne pas consentir à redescendre auprès de ces prisonniers et à prendre part aux peines et aux honneurs qui sont les leurs, qu’il s’agisse de choses ordinaires ou de choses plus importantes.

ibid. [519 d]

Mais si ce n’est pas la contemplation même du Bien qui suscite la redescente dans la caverne, celle-ci ne relève pas non plus de la pure contrainte, puisqu’il appartient aux fondateurs-éducateurs de persuader les philosophes que ce n’est que justice de leur demander de « redescendre » régner sur la cité :

« — Alors, dit-il, nous serons injustes à leur égard, et nous rendrons leur vie pire, alors qu’elle pourrait être meilleure pour eux ?
— Une fois de plus, mon ami, dis-je, tu as oublié qu’il n’importe pas à la loi qu’une classe particulière de la cité atteigne au bonheur de manière distinctive, mais que la loi veut mettre en œuvre les choses de telle manière que cela se produise dans la cité tout entière, en mettant les citoyens en harmonie par la persuasion et la nécessité, et en faisant en sorte qu’ils s’offrent les uns aux autres les services dont chacun est capable de faire bénéficier la communauté. C’est la loi elle-même qui produit de tels hommes dans la cité, non pas pour que chacun se tourne vers ce qu’il souhaite, mais afin qu’elle-même mette ces hommes à son service pour réaliser le lien politique de la cité.
— C’est vrai, dit-il, j’avais oublié, en effet.
— Observe alors, Glaucon, dis-je, que nous ne serons pas injustes à l’endroit, de ceux qui chez nous deviennent philosophes, mais que nous leur tiendrons un discours juste en les contraignant, en plus du reste, à se soucier des autres et à les garder. Nous leur dirons en effet qu’il est normal que ceux qui en viennent à occuper leur position dans les autres cités ne participent pas aux tâches qu’on y assume. Ils s’y développent en effet de par leur propre initiative, sans l’agrément de la constitution politique qui se trouve dans chacune de ces cités, et il est juste que ce qui se développe par soi-même, ne devant sa subsistance à personne, n’ait aucunement à cœur de payer à quiconque le prix de son entretien. « Mais dans votre cas, leur dirons-nous, c’est nous qui, pour vous-mêmes comme pour le reste de la cité, comme cela se passe dans les essaims d’abeilles, vous avons engendrés pour être des chefs et des rois, en vous donnant une éducation meilleure et plus parfaite qu’aux autres, et en vous rendant plus aptes à participer à l’un et l’autre modes de vie ». Il vous faut donc redescendre, chacun à son tour, vers l’habitation commune des autres …  »

ibid. [519e -520b]