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André Vergez suggère que la biographie de Kierkegaard donne la clé de sa conception de l’amour pour Dieu culminant dans l’accusation de soi. En dépit de mon peu d’inclination pour le biographisme (la conception de Kierkegaard est de toute façon compréhensible par des personnes qui n’ont pas eu la même enfance que lui), je trouve cette interprétation éclairante en ce qu’elle fait ressortir ce que la conception kierkegaardienne peut avoir de « pathologique » (elle semble relever de la réduction de dissonance cognitive ou cognitvo-affective).

« Si nous regardons de très près les textes, nous voyons fort clairement qu’ici encore Kierkegaard transpose sa propre situation psychologique à l’égard de son père. La terrible éducation paternelle qui, « par amour mal compris, mais par amour pourtant », a fait le malheur de Kierkegaard, est la clef de sa conception de l’existence. Kierkegaard enfant, gravement mutilé dans le développement de sa sensualité et de son affectivité, ne peut pas accepter que le pire bien-aimé ait tort. « Si tu ne pouvais conclure autre chose que le tort de l’être aimé, cette certitude t’inquiéterait ; tu voudrais être toi-même le fautif ; tu chercherais en sa faveur une excuse, faute de laquelle tu n’aurais de repos que dans la pensée d’avoir été toi-même injuste. » Pourrais-tu trouver le repos dans le sentiment que tu es une victime innocente ? « Oh non, si tu l’aimes cette pensée ne t’apporterait que de l’angoisse, tu rechercherais toute apparence de justification en sa faveur. » Abraham en face de Dieu, c’est Kierkegaard en face de son père. Abraham — pour exécuter l’ordre du Seigneur — envisage de « faire semblant d’être devenu criminel… son œil sauvage, ses mèches vénérables dressées en furie sur sa tête », car ainsi Isaac ne sera pas tenté de maudire Dieu lui-même et l’implorera au contraire comme son unique secours, et l’innocence de Dieu sera préservée à ses yeux. « Expliquer cette énigme, dit Kierkegaard, c’est expliquer ma vie. » L’enfant généreux, anéanti par une éducation brutalement culpabilisante, ne veut pas que ses parents aient tort : « par amour pour ses parents, afin que leur maladresse ne pût les écraser par sa reine, il chercherait à tenir aussi longtemps que possible ». Il faut que je sois coupable, il faut que le parent-juge ait toujours raison : Ce raisonnement qui est celui de Kierkegaard enfant, et qu’il transpose plus tard dans sa conception de la créature devant Dieu, est d’ailleurs profondément contradictoire. L’enfant renonce littéralement à exister : il renonce à sa spontanéité, à ses désirs qu’il sacrifie sur l’autel de la tyrannie paternelle ; mais s’il fait cela, c’est d’une certaine façon pour exister encore, parce que l’amour pour le parent-juge est la condition indispensable — payable n’importe quel prix — d’une existence possible. »

André Vergez, Faute et liberté
ed. Les Belles Lettres 1969, p. 396 – 397

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