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J’ai fait quelques recherches complémentaires sur le texte de Kierkegaard que j’ai commencé à commenter ici.

L’idée que que l’amour pour Dieu s’accomplit dans l’accusation de soi face à Dieu peut sembler paradoxal dans le cadre même de la perspective religieuse chrétienne, puisqu’on présente généralement le Dieu d’amour comme une figure plus élevée que le Dieu juge (de même que le commandement d’aimer son prochain comme soi-même constituerait l’Aufhebung de la loi et des prophètes). André Vergez fait à ce sujet des observations que je trouve éclairantes :

« Certes Kierkegaard n’ignore pas la conversion paulienne de la Loi à l’amour. Mais loin de l’interpréter (ainsi que Spinoza et Nietzsche) comme le passage de la transcendance à l’immanence, comme le passage de la servitude légaliste à la liberté de délivrance (la « liberté chrétienne », la « liberté des enfants de Dieu »), il y voit le passage d’une transcendance à une autre. On pourrait dire que pour Kierkegaard l’amour tout comme la Loi, fait abonder le péché :  « La loi fait de l’homme un pécheur, mais l’amour un plus grand pêcheur. »

Pour comprendre ce point, il faut expliquer comment la transcendance de l’Amour créateur condamne l’homme au péché plus radicalement, mais dans le même sens que la transcendance de la Loi le condamne à la faute. La faute n’est sans doute pas inévitable […] toutefois l’extrême probabilité de la faute est déjà inscrite dans le rapport entre l’ordre moral et la nature sensuelle de la créature, rapport qui se manifeste par l’angoisse, source de défaillance et d’effondrement. Être soi-même, suivre sa nature, c’est déjà, sur le plan moral, être coupable. Sur le plan religieux, c’est la situation existentielle même de la créature, s’affirmant, posant sa propre existence, qui représente une culpabilité originaire, ontologique. Être soi-même, c’est perdre Dieu, se vouloir soi-même, c’est nier Dieu. « Il n’y a qu’un seul vrai rapport au christianisme : se haïr soi-même en aimant Dieu ; toute affirmation de soi est coulpe ». La sphère du religieux tend à s’identifier à la conscience de la faute totale en l’individu particulier devant Dieu. […] La conscience du péché est bien, il est vrai, le signe de sa rédemption, mais c’est parce que l’aveu par la créature de sa culpabilité totale est, en quelque sorte, le dévalorisation radicale de sa propre existence qui fait valoir l’existence de Dieu. Nous sommes ici tout près des systèmes gnostiques pour lesquels le péché de la créature se confond avec sa venue au monde, pour lesquels le chute ne se distingue pas de la création. […] Nous devenons chrétiens lorsque nous nous voyons péchant nécessairement. Il est vrai que l’amour du chrétien pour Dieu le rachète. Mais cet amour n’abolit pas comme chez Spinoza toute distance entre l’homme et Dieu. Il le souligne au contraire puisque « aimer Dieu, c’est se haïr », puisque être racheté, c’est se renoncer. L’amour pour Dieu « n’a qu’une seule expression dans la langue, le repentir ». Il s’agit ici d’un repentir littéralement ontologique. Le pécheur kierkegaardien se repent moins de ses actes que de son être. Il a tort d’exister. « Nous avons toujours tort devant Dieu ». La transcendance de la loi me mutilait, la transcendance de l’amour m’anéantit. »

André Vergez, Faute et liberté
ed. Les Belles Lettres 1969, p. 396 – 397

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