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J’ai déjà témoigné à plusieurs reprise de mon goût pour les variations littéraires sur les textes sacrés. Après le making of de la création que nous proposait Heine dans ses Schöpfungslieder, découvrons celui de Sadegh Hedayât et sa manière originale de concevoir la relation Dieu/ homme/singe.

LÉTERNEL [s’adressant à son assistant Gabriel Pacha]— Maintenant, tire-moi le grand miroir jusqu’ici. Tu m’apporteras aussi la glaise que j’ai mouillée sur ce battant de porte.
(Gabriel Pacha va chercher le panneau, sur lequel on volt la forme d’Adam modelée dans la glaise. Léternel nettoie ses lunettes et regarde, stupéfait. Il éclate.)
LÉTERNEL — Dis donc, tu fourres ton nez dans mes affaires, maintenant ! Te serais-tu mis en tête de me faire concurrence ?
GABRIEL PACHA — Loin de moi cette pensée !
LÉTERNEL — Alors, qui donc a modelé cette terre a mon image ?
GABRIEL PACHA — Je n’en ai pas la moindre idée, Monsieur.
LÉTERNEL —  Dis-moi la vérité, coquin. Sinon, tu sais ce qui t’attend.
GABRIEL PACHA (se frappant le front) — Ah, j’y suis ! Hier, vous vous étiez endormi dans le fauteuil, et, lorsque je suis entre dans l’atelier, j’ai vu le singe qui vous imitait. Il avait saisi la truelle et se regardait dans la grande glace en tripotant la glaise. Quand il m’a vu, il a filé.
LÉTERNEL — Après tout, tant mieux ! C’est toujours ça de fait ! Mais il ne faudrait pas qu’il prenne l’habitude de me remplacer. Il va falloir que je lui déforme les mains, à ce singe. Maintenant, à l’ouvrage !
(Léternel s’assoit devant le panneau. Il frotte l’ébauche a la toile émeri et souffle de temps en temps pour faire partir la poussière.)
GABRIEL PACHA — Bienheureux singe ! II nous a facilité la tache.
LÉTERNEL (souriant) — Passe-moi le chalumeau.
(Léternel tire son mouchoir de soie, qu’il pose sur le visage d’Adam en marmottant une invocation. Gabriel Pacha lui tend le chalumeau. Léternel le saisit et souffle sur Adam, qui s’anime et ouvre les yeux. Les anges et les péris, accourus à la porte de l’atelier, poussent des acclamations. Léternel sourit et murmure fièrement : « Adam! » Le Père Adam se lève et se met à glapir.)
LÉTERNEL. — Adam, viens près de moi.
PÈRE ADAM (se tapant sur le ventre) — J’ai faim, j’ai faim.
LÉTERNEL — Viens te prosterner devant moi. On va d’abord te laver les mains et la figure et te peigner. Ensuite, je t’enverrai au paradis, où tu mangeras des tas de bonnes choses. Mais attention ! ne touche pas aux pommes. Sinon, ça n’ira plus du tout entre nous, et je te ferai chasser.

Sadegh Hedayât, La légende de la création
trad. G. lazard in L’homme qui tua son désir, Phébus 1998