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« A la question : « Vous considérez-vous comme un écrivain juif? » j’ai toujours répondu : « Je suis écrivain et juif » ; réponse, a priori, déconcertante mais qui relève du souci majeur de ne pas réduire l’un et l’autre à ce que je pourrais en dire en les confondant.
Et, pourtant, c’est en m’affirmant comme écrivain que je me suis senti déjà juif. En ce sens que l’histoire de l’écrivain et celle du Juif ne sont que l’histoire du livre dont ils se réclament.
Ce sont mes interrogations d’écrivain qui m’ont permis d’aborder, dans sa gravité, le questionnement juif ; comme si le devenir juif, à un moment donné, n’était plus qu’un devenir-écriture.
Le rapport du Juif — talmudiste, cabbaliste — au livre est, dans sa ferveur, identique à celui que l’écrivain entretient avec son texte. Tous deux ont même soif d’apprendre, de connaître, de décrypter leur destin gravé dans chaque lettre où Dieu s’est retiré. Et qu’importe si leur vérité diffère ! Elle est vérité de leur être. Elle est vérité de leur langue. Parole de deux livres en un ; car l’écrivain juif n’est pas nécessairement celui qui, dans ses écrits, privilégie le mot « juif » mais celui pour qui le mot « juif » est dans tous les mots du vocabulaire ; mot d’autant plus absent qu’il est, à lui seul, chacun d’eux.
[…]
Il y a, pour le Juif et pour l’écrivain, un perpétuel commencement — qui n’est pas un recommencement —, un même étonnement face à l’écrit, une même foi dans ce qui reste encore à lire, à dire. Dieu est Sa parole et cette parole vivante est éternellement récrite. Le Juif croyant ne peut aller à Dieu qu’en passant par le Livre, mais le commentaire du Texte originel n’est pas -commentaire de la Parole divine. Il est celui de l’humaine parole éblouie par celle-ci, tel le papillon nocturne par la flamme. Le commentaire de l’affolement du papillon et non celui de l’aveuglante ampoule. Le destin de l’insecte et du livre est de périr brûlés ; mais ils ne meurent pas de la même façon ni dans le même laps de temps. Multiples sont les approches du texte et, souvent, énigmatiques. Les voies du livre sont voies d’instinct, d’écoute, d’attente, de réserve, d’audace, tracées par le vocable, soutenues par la question. Chemins d’ouverture. »

Edmond Jabès, Le Livre des marges, p. 181-183

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Si ce texte éclaire le sens de l’étrange mystique du Livre et de l’écriture qui suscite ma perplexité chez Jabès, il ne suffit pas à lever ma circonspection.

Il me paraît intéressant de confronter ce texte de Jabès à un texte que j’avais cité naguère dans lequel Joubert met plutôt en garde contre la sacralisation de la littérature et l’ambition de rivaliser avec les vrais livres sacrés.

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