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Je suis impressionné par le nombre de cas de personnages historiques ayant fait l’objet d’une rumeur de survie après leur décès supposé. La liste que propose cet article de Wikipedia (article qui, étrangement, ne semble pas avoir d’équivalent dans d’autres langues) n’est pourtant pas exhaustive. Ainsi l’article oublie Amelia Earhart, l’aviatrice américaine disparue dans le Pacifique en 1937 et dont le sort a depuis fait l’objet de multiples spéculations (avec encore un pseudorebondissement cette année).

Damned ! on n’a même pas eu le temps de faire semblant d’y croire.

En fait, il me semble que l’article oublie le cas de rumeur de survie qui a eu le plus grand retentissement historique puisqu’il est à l’origine d’une religion aujourd’hui répandue à travers le monde : je veux évidemment parler du cas de Jésus de Nazareth. On peut relever que la version des faits adoptée par la majorité des courants chrétiens actuels repose sur une variante originale de la rumeur de survie, dans laquelle on substitue au schéma « il n’est pas mort en fait », le schéma « il est bien mort mais il est ressuscité ». Cette variante est loin d’être anodine, puisqu’elle est la condition d’un trait spécifique de la théologie chrétienne : l’idée d’un Christ vraiment dieu et vraiment homme, d’un dieu qui aurait fait « l’expérience » de la mort. Pourtant on n’oubliera pas que certaines versions des événements, par exemple celle de Basilide, optait pour le schéma « il n’est pas mort, quelqu’un est mort à sa place ».

Toujours est-il que la notion de « rumeur de survie » me semble offrir une voie de démystification du christianisme plus intéressante pour un amateur de relecture bayardienne des Évangiles que la thèse mythiste (je ne me prononcerai pas ici sur la crédibilité de chaque hypothèse). Elle implique notamment de statuer sur l’épisode du chemin d’Emmaüs (Luc, XXIV, 12 – 33).

La route d’Emmaüs par Robert Zünd (source)

Le plus simple est bien sûr d’y voir une affabulation pure et simple, mais un bon compromis entre démystification et intérêt littéraire consisterait à imaginer que le mystérieux personnage que rencontrent les disciples est l’un de ces imposteurs qui émaillent l’histoire des rumeurs de survie : un équivalent pour Jésus de ce que fut Naundorff pour Louis XVII et ou Anna Anderson pour Anastasia Romanov [1].

Le christianisme n’est pas la seule religion qu’on peut suspecter d’être fondée sur une légende survivantiste, il semble qu’on pourrait en dire autant du chiisme duodécimain et de l’idée que le douzième imam ne serait pas mort mais occulté. On peut donc regretter que ni  Muhammad al Mahdi, l’imam caché des chiites duodécimains, ni Muhammad ibn al-Hanafiya, l’imam caché des kaysanites, ne soient mentionnés dans l’article de Wikipedia consacré aux rumeurs de survie.

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Il me semble qu’on pourrait étendre la notion de rumeur de survie aux espèces disparues : on pourrait ainsi classer dans cette catégorie les spéculations sur la survivance d’espèces préhistoriques auxquelles se livrent certains amateurs de cryptozoologie. J’ai découvert récemment que le thylacine, alias tigre de Tasmanie, faisait également l’objet d’une rumeur de survie : de multiples témoins prétendent avoir vu des thylacines depuis 1936, la date supposée d’extinction de l’espèce. Il existe également quelques films ou enregistrements vidéos à l’appui de cette idée. Voyez ci-dessous pour vous faire un avis.

 

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Pour ma part je me garderai de prendre de haut ceux qui croient à des rumeurs survivantistes, et je peux même confesser m’être accroché à une telle croyance. Je peux aujourd’hui le révéler sans honte  : quand j’étais enfant, je refusais de croire qu’Anthony le fiancé de Candy était mort dans un accident de cheval. Je me disais qu’il n’était pas possible qu’il soit mort (en dépit de ce qui avait été montré), et qu’il allait forcément réapparaître un jour ou l’autre.

On peut se demander, pour finir, quels sont les ressorts psychologiques de la croyance aux les légendes survivantistes. Il est tentant  de penser que ces rumeurs naissent chez des personnes qui restent « bloquées » à la première des phases du deuil de Kubler-Ross : le déni. Les légendes survivantistes seraient ainsi comme des rationalisations de ce déni originel, rationalisations favorisées par l’incertitude sur les conditions de la disparition (mais la croyance à la survie est parfois capable de défier les preuves opposées). La notion freudienne d’illusion, c’est à dire l’idée d’une croyance fondée sur un désir, paraît également éclairante ici : dans la plupart des cas répertoriés on a des raisons de penser que ceux qui croyaient à la survie avaient envie d’y de croire.  C’est très clair dans le cas des croyances survivantistes religieuses ou messianiques [2], mais c’est également une explication très séduisante de croyances survivantistes « politiques » (le sébastianisme étant ici le cas le plus frappant) : croire à la survie de tel monarque ou de tel représentant d’une dynastie renversée c’est s’autoriser à vivre dans l’espoir du retour de l’ordre ancien. Il faut cependant envisager des cas où la croyance survivantiste ne semble pas s’appuyer sur un désir du retour du disparu : je pense notamment aux légendes survivantistes concernant Hitler ou Martin Bormann. Je ne sais pas où ces légendes sont nées ; il n’est pas impossible que les premiers à avoir cru à la survie du führer ait été des nazis qui espéraient son retour, mais même si c’est le cas, il faut noter que ces croyances se sont diffusées chez des gens qui n’espéraient  nullement ce retour et qui jouaient plutôt à se faire peur avec cette idée. Il me semble cependant qu’il peut y avoir une autre espèce d’envie-d-y-croire à l’appui des croyances survivantistes que le désir du retour du disparu : on pourrait parler d’un désir de croire au mystère, d’un désir de croire que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. On ne peut nier qu’on tire du plaisir à spéculer sur les possibilités qu’ouvre le doute sur la mort d’un personnage, et que ceux qui viennent dissiper définitivement le mystère (comme c’est le cas pour Louis XVII ou Anastasia Romanov)  apparaissent comme des rabat-joies. Ce plaisir d’imaginer ce que pourraient être les recoins cachés de l’histoire peut se combiner au plaisir de se croire un des élus qui n’est pas dupe de la version officielle (un des ressorts psychologique du complotisme) pour étayer la croyance survivantiste [3].

 

[1] Si on adopte cette proposition pour interpréter l’épisode du chemin d’Emmaüs, il reste à imaginer ce qui se cache derrière l’Ascencion.

[2] Si les ressorts psychologiques qui ont permis l’essor de certaines grandes religions sont toujours présents, il faut alors se demander ce qui rend improbable la naissance de nouvelles religions.

[3] Dans le cas où la version officielle est qu’un personnage est vivant ces facteurs (désir de croire à des vérités cachées / désir de se sentir initié au double-fond de l’histoire) jouent alors en sens inverse comme dans la rumeur de la mort de McCartney .

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