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La question me tourmente toujours  : mais qu’est-ce qui leur a pris aux quinze jeunes naufragés de Deux ans de vacances de se donner un chef ?

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« Oui !… oui !… Hurrah pour Gordon ! » Nos héros viennent de faire n’importe quoi et ils sont contents.

Dans l’article précédent j’ai montré comment la justification que le personnage principal donne de la désignation d’un chef : « il me semble que tout irait mieux, reprit Briant, si l’un de nous avait autorité sur les autres! » était plutôt démentie par le reste du roman. Cette fois je vais m’intéresser à la deuxième justification : « Ce qui se fait pour tout pays, n’est-il pas convenable de le faire pour l’île Chairman? » Si nos jeunes naufragés ne prennent pas la peine de demander à Briant en quoi leur situation serait meilleure avec un chef c’est peut-être qu’ils sont convaincus par cette deuxième composante de l’archi-succincte argumentation du personnage principal. Ainsi ce qui pousserait nos héros à désigner un chef serait le désir d’imiter le monde adulte et de reproduire sur leur île les institutions qu’ils ont connu avant d’y échouer. Si on adopte cette hypothèse il est intéressant d’opérer une comparaisons avec d’autres institutions que nos héros choisissent de reproduire ou non sur leur île.

C’est avec l’institution de l’école que le rapprochement qui s’impose avec le plus d’évidence  En effet avant même d’être élu chef Gordon avait fait part de son projet de créer une école sur l’île.

« On le pense bien, depuis l’installation définitive à French-den, Gordon et ses camarades avaient organisé la vie quotidienne d’une façon régulière. Lorsque cette installation serait complète, Gordon se proposait de régler autant que possible les occupations de chacun, et surtout de ne point laisser les plus jeunes abandonnés à eux-mêmes. Sans doute, ceux-ci ne demanderaient pas mieux que de s’appliquer au travail commun dans la mesure de leurs forces ; mais pourquoi ne donnerait-on pas suite aux leçons commencées à la pension Chairman ?

« Nous avons des livres qui nous permettront de continuer nos études, dit Gordon, et ce que nous avons appris, ce que nous apprendrons encore, il ne serait que juste d’en faire profiter nos petits camarades.

— Oui, répondit Briant, et, si nous parvenons à quitter cette île, si nous devons revoir un jour nos familles, tâchons de n’avoir pas trop perdu notre temps ! »

Il fut convenu qu’un programme serait rédigé ; puis, dès qu’il aurait été soumis à l’approbation générale, on veillerait à ce qu’il fût scrupuleusement appliqué. »

Chapitre XI

Ce programme d’occupations quotidiennes sera décrit dans le chapitre XIII qui suit l’élection de Gordon.

Est-il vraisemblable que des enfants livrés à eux-mêmes décideraient de recréer l’école ? je laisse cette question de côté (il y a tant d’autres invraisemblances dans le roman!). Je note que si l’utilité de désigner un chef n’est guère expliquée par Briant, l’utilité de recréer l’école alors que nos héros sont en en vacances pour un temps indéfini est justifiée par la perspective de réintégrer un jour la civilisation. Si la création de l’école est une idée de celui qui devient chef, la fonction de chef ne s’identifie pas à celle de maître : ce n’est pas Gordon qui enseigne à tous les autres, ce sont plutôt les plus âgés qui instruisent les plus jeunes. Cependant on se rend compte qu’une large part de l’exercice de l’autorité de chef de Gordon a une dimension éducative  :

« Ce que les petits, principalement, reprochaient à Gordon, c’était son économie, vraiment trop minutieuse au sujet des plats sucrés. En outre, il les grondait lorsqu’ils ne prenaient pas soin de leurs vêtements, quand ils rentraient à French-den avec une tache ou une déchirure et surtout avec des souliers troués – ce qui nécessitait des réparations difficiles, rendant très grave cette question de chaussures. Et, à propos de boutons perdus, que de réprimandes, et parfois que de punitions ! En vérité, cette affaire de boutons de veste ou de culotte revenait sans cesse, et Gordon exigeait que chacun en représentât tous les soirs le chiffre réglementaire, sinon, privé de dessert ou mis aux arrêts. »

Chapitre XVIII

La justification éducative de l’autorité du chef est recevable quand cette autorité est exercée sur les plus jeunes membres du groupe (dont on peut penser par exemple qu’ils ne sont pas les meilleurs juges de ce qui est bon pour leur santé), il ne peut en aller de même quand le chef exerce son autorité sur ses égaux en âge (par exemple quand Gordon intervient dans le différent entre Doniphan et Briant). On touche là la principale erreur de nos héros : ce n’est peut-être pas tant d’avoir décidé de se donner un chef que de ne pas avoir défini le périmètre et les modalités d’exercice de son autorité. Après que Briant a soumis la proposition d’élire un chef, un seul éclaircissement est apporté qui concerne la durée du mandat et la possibilité de réélection :

Oui !… Un chef… Nommons un chef ! s’écrièrent à la fois grands et petits.

— Nommons un chef, dit alors Doniphan, mais à la condition que ce ne soit que pour un temps déterminé… un an, par exemple !…

— Et qu’il pourra être réélu, ajouta Briant.

— D’accord !… Qui nommerons-nous ? » demanda Doniphan

On le voit, rien n’est dit de ce que l’élu sera en droit de commander : cette irréflexion justifie le jugement de Taciturnus Junior même si ce n’est pas précisément cela qu’il avait en tête.

Add. Il est n’est pas sans intérêt de souligner par contraste qu’il est une institution de leur pensionnat d’origine que nos naufragé choisissent de ne pas conserver sur leur île  : il s’agit du « faggisme » que Jules Verne avait évoqué dans le flash-back du chapitre III :

« Les Anglais, personne ne l’ignore, ont le respect des traditions dans la vie privée aussi bien que dans la vie publique, et ces traditions sont non moins respectées –même quand elles sont absurdes – dans les établissements scolaires, où elles ne ressemblent en rien aux brimades françaises. Si les anciens sont chargés de protéger les nouveaux, c’est à la condition que ceux-ci leur rendent on retour certains services domestiques, auxquels ils ne peuvent se soustraire. Ces services, qui consistent à apporter le déjeuner du matin, à brosser les habits, à cirer les souliers, à faire les commissions, sont connus sous le nom de «faggisme», et ceux qui les doivent s’appellent «fags». Ce sont les plus petits, ceux des premières divisions qui servent de fags aux élèves des divisions supérieures, et, s’ils refusaient d’obéir, on leur ferait la vie dure. Mais aucun d’eux n’y songe, et cela les habitue à se plier à une discipline qu’on ne retrouve guère chez les élèves des lycées français. D’ailleurs, la tradition l’exige, et, s’il est un pays qui l’observe entre tous, c’est bien le Royaume-Uni, où elle s’impose au plus humble «cockney» de la rue comme aux pairs de la Chambre Haute. »

Or au chapitre XIII, lorsque Verne présente l’organisation de la vie collective mise en place après l’élection de Gordon, il précise que le « faggisme » est la seule coutume que ses personnages choisissent de ne pas reconduire sur l’île :

Il va de soi que les pratiques du faggisme, dont il a été déjà question à propos de la pension Chairman, n’eussent pas été acceptables sur l’île de ce nom. Tous les efforts de Gordon tendraient à ce que ces jeunes garçons s’accoutumassent à l’idée qu’ils étaient presque des hommes, afin d’agir en hommes. Il n’y aurait donc pas de fags à French-den, ce qui signifie que les plus jeunes ne seraient pas astreints à servir les plus âgés. Mais, hormis cela, on respecterait les traditions, ces traditions, qui sont, ainsi que l’a fait remarquer l’auteur de la Vie de collège en Angleterre, «la raison majeure des écoles anglaises.»

 

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