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Le jour de la rentrée on parle de ses vacances, pourquoi le premier jour des vacances ne parlerait-on pas de son travail ?

J’observe chaque année que des collègues sont prêts à faire des pieds et des mains pour échapper à la tâche de faire passer les oraux de rattrapage du bac. Je comprends bien le désir d’être en vacances deux jours plus tôt, mais pour ma part j’aime bien finir l’année en allant faire passer les oraux.

Aller faire passer les oraux de bac c’est d’abord voyager, en particulier dans mon académie où les établissements qui nous accueillent sont plutôt à deux heures de route qu’à deux stations de métro. C’est l’occasion de découvrir des établissements et leurs équipes de direction et de se livrer au petit jeu des comparaisons : « ce proviseur adjoint  a l’air sympathique », ou au contraire : « ça ne doit pas souvent rigoler ici ». On observe des traditions locales en matière d’accueil : ici les proviseurs passent mais on nous propose toujours un buffet pour le déjeuner, là en revanche on doit se débrouiller pour trouver à se nourrir …

Faire passer le bac c’est aussi recroiser ces collègues qu’on ne voit qu’à ces occasions : si je corrige en STMG l’année prochaine, peut être reverrai-je cette collègue qui est le sosie de Nathalie Baye (jeune) .

Faire passer les oraux de bac c’est encore l’occasion de contempler le déclin de l’Éducation Nationale, de la France, de la Culture …  D’année en année, toujours plus de Lettre à Ménécée dans les listes des collègues, y compris en L. Et l’on s’interroge : « moi aussi, l’année prochaine, cèderai-je à la facilité ? ». Les candidats ne semblent d’ailleurs pas mesurer à quel point leur professeur, par le choix de l’œuvre étudiée,  leur facilite la tâche de révision. Un candidat présentant le Criton peut être sûr d’être interrogé sur la prosopopée des lois, on s’étonne qu’il ne trouve rien de pertinent à dire sur le sujet.

Faire passer les oraux du bac c’est aussi l’occasion de méditer sur la justice et l’injustice. Il y a le problème des œuvres dont je viens de parler : comment être équitable quand l’un présente la Lettre à Ménécée et l’autre le Ménon ? Mais il y a  aussi le problème de l’étalonnage des notes entre les divers correcteurs ; les dispositifs, bien imparfaits, qui visent à harmoniser la notation des épreuves écrites, n’ont pas d’équivalent à l’oral.

Faire passer les oraux de bac c’est l’occasion d’exercer la vertu de bienveillance et d’en mesurer les limites. On cherche à mettre à l’aise les candidats paralysés par le stress, on multiplie les questions pour tenter de sauver un candidat qui sèche. Certains vont loin en la matière : une collègue de maths en est ainsi venue à demander à un candidat de lui citer au moins le nom d’une fonction étudiée pendant l’année. Mais dans les cas désespérés la multiplication des tentatives infructueuses de sauvetage ne fait que révéler plus crument l’ampleur de l’ignorance du candidat si bien que les efforts pour secourir seront vécus comme des actes de torture. Quand le candidat se dit intérieurement « que cela cesse ! », l’examinateur se dit « il faut encore que je trouve le moyen de tenir 5 minutes  pour qu’il ne puisse pas se plaindre de ne pas avoir eu le temps d’interrogation auquel il a droit ».

Faire passer les oraux de bac c’est enfin l’occasion d’apprendre à nous connaître en faisant l’expérience de notre vulnérabilité à l’effet de halo. J’ai spontanément mis 5 à ce candidat et 8 à cet autre, pourtant à la réflexion leurs prestations étaient aussi vides l’une que l’autre, n’est-pas que dans le premier cas j’avais face à moi un garçon désinvolte et dans le second une jeune fille en détresse ? L’effet de halo joue également à l’écrit (le soin, la lisibilité de l’écriture disposent plus ou moins favorablement le correcteur), mais à l’oral ses effets peuvent être multipliés : l’examinateur en vient parfois à créditer le candidat qui lui inspire de la sympathie de réponses qu’il lui a sans s’en rendre compte données.

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