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On fête aujourd’hui les  60 ans du traité de Rome, alors que l’idéal européen est plutôt mal en point. C’est l’occasion ou jamais de retourner « aux sources » et c’est pour moi un excellent prétexte pour reparler d’Auguste Comte. Examinons aujourd’hui comment il envisageait l’instauration de ce qu’il appelait la République occidentale ?  Le Discours sur l’ensemble du positivisme publié en juillet 1848 donne quelques indications à ce sujet.

L’Europe en 1848

Comme on l’a vu en examinant la question de la langue universelle, l’unité des peuples européens n’est pas d’abord pour Comte affaire de commerce mais d’idéologie : le facteur décisif c’est l’adhésion commune au positivisme et à sa religion de l’humanité. Le processus d’unification ne commence donc pas par une CECA mais par un Comité positif occidental dont Comte détermine ainsi la composition :

« L’immense élaboration régénératrice pourra s’accomplir activement, d’après une liberté philosophique désormais inaltérable. Pour y mieux procéder, il importera que son essor soit assisté par l’Association, à la fois philosophique et politique, que le dernier volume de mon ouvrage fondamental annonça, en 1842, sous le titre caractéristique de Comité positif occidental. Siégeant surtout à Paris, il se compose, dans son noyau primitif, de huit Français, sept Anglais, six Allemands, cinq Italiens, et quatre Espagnols. Ce nombre initial suffit pour que tous les éléments principaux de chaque population occidentale s’y trouvent représentés. Ainsi, sa partie germanique admettrait un Hollandais, un Prussien, un Suédois, un Danois, un Bavarois, et un Autrichien. De même, le Piémont, la Lombardie, la Toscane, l’État Romain, et le pays Napolitain, y fourniraient les organes de l’Italie. Enfin, la Catalogne, la Castille, l’Andalousie, et le Portugal, y caractériseraient assez la population ibérique. »

Discours sur l’ensemble du positivisme,
Système de politique positive, Tome I, p. 384

Comte qualifie ce comité « concile permanent de la nouvelle Eglise », son œuvre est donc celle d’un pouvoir spirituel qui reste distinct des pouvoirs temporels nationaux :

« Pendant que les divers gouvernements nationaux maintiendront partout l’ordre matériel, ces libres précurseurs du régime final présideront à l’élaboration occidentale qui dissipera graduellement l’interrègne spirituel, seul obstacle essentiel à la régénération sociale. Ils devront donc seconder le développement et la propagation du positivisme, ainsi que son application croissante, par tous les moyens honorables dont ils pourront disposer. Outre l’enseignement, oral et écrit, populaire et philosophique, ils s’efforceront surtout d’inaugurer autant que possible le culte final de l’Humanité, déjà susceptible d’ébauche immédiate, au moins quant au système de commémoration. »

ibid. p. 385

Cependant l’influence morale de ce Comité positif occidental doit se concrétiser par des réalisations dans l’ordre temporel. Comte mentionne en premier lieu une marine commune. Comte serait-il l’inventeur de Frontex ? Les précisions qu’il apporte sur les missions de cette marine nous indiquent qu’il ne s’agit pas seulement de garde-côtes  (Sans compter que la « police des mers » ne consistait pas encore  à l’époque à intercepter les migrants ; je présume que Comte avait plutôt en tête la lutte contre la piraterie et les trafics illégaux).

« Telle serait surtout l’institution d’une marine occidentale, noblement destinée, soit à l’universelle police des mers, soit aux explorations théoriques ou pratiques. »

ibid. p. 386

A la suite de cette marine commune, Comte mentionne une monnaie commune. Il n’en détermine pas le nom mais il tient à en fixer la composition et l’aspect :

 » [Une seconde mesure] consisterait à faire sanctionner, par les divers pouvoirs temporels, la monnaie commune destinée à faciliter, dans tout l’Occident, les transactions industrielles. Trois sphères, pesant chacune cinquante grammes, respectivement formées d’or, d’argent, et de platine, offriraient assez de variété pour une semblable destination. Le grand cercle parallèle à la petite base plate y reproduirait la devise fondamentale. A son pôle, figurerait l’immortel Charlemagne, comme fondateur historique de la république occidentale, dont le nom entourerait cette vénérable image. Une telle mémoire, également chère à tout l’Occident, fournirait, dans l’ancienne langue commune, la dénomination usuelle de la monnaie universelle. »

ibid. p. 386

Au vu de cette description, la monnaie commune ne semble pas destinée à servir dans les transactions quotidiennes (combien de baguettes de pain peut-on acheter avec une boule de 50 g d’or, d’argent ou de platine ?). La manière dont Comte s’attarde sur l’aspect et la symbolique de cette monnaie commune appelle deux remarques : 1° on peut s’étonner qu’il nous parle de quelque chose d’accessoire et qu’il ne dise rien de quelque chose d’essentiel à nos yeux aujourd’hui : qu’en est-il des institutions financières liées à cette monnaie commune ? la Banque centrale de la République Occidentale est elle indépendante ? 2° il est tentant d’invoquer les problèmes psychiatriques d’Auguste Comte pour rendre compte de sa prétention à déterminer l’avenir sur des points aussi mineurs qui devraient relever de la négociation entre les dirigeants des états européens (mais dans l’Europe uchronique de Comte les négociations entre européens n’ont vraisemblablement pas l’aspect que nous leur connaissons).

En troisième lieu, Comte mentionne une institution en lien plus direct avec la fonction spirituelle du Comité positif occidental :

« J’y dois pourtant signaler la libre fondation d’un collège occidental propre à constituer le noyau systématique d’une véritable classe contemplative. Destinés au sacerdoce final, ces nouveaux philosophes devraient surtout se recruter parmi les prolétaires, sans toutefois exclure aucune vocation réelle. Ils introduiraient l’enseignement septénaire du positivisme dans toutes les localités disposées à l’accueillir. En outre, ils fourniraient de libres missionnaires qui prêcheraient partout la doctrine universelle, même hors des limites occidentales, suivant la marche indiquée ci – dessous. Un tel office serait beaucoup secondé par les voyages habituels des prolétaires positivistes. »

ibid. p. 386 -387

Je vous laisse juger si les actuels étudiants Erasmus constituent le noyau d’une classe contemplative !

La dernière institution commune mentionnée par Auguste Comte est le drapeau de la République occidentale (on verra en fait qu’il y en a deux) dont il détermine la description comme il l’avait fait pour la monnaie :

« Outre ces diverses mesures spéciales, je dois ici indiquer davantage une institution générale, également relative au régime normal et à la transition finale. Elle concerne le drapeau systématique, à la fois occidental et national, dont la nécessité se fait déjà sentir instinctivement, pour remplacer partout des emblèmes rétrogrades sans adopter aucune bannière anarchique. La transition organique ne serait pas dignement inaugurée si, dès son début, on n’y voyait point prévaloir les couleurs et les devises propres à l’état définitif.

Pour déterminer le drapeau politique, il faut d’abord concevoir la bannière religieuse. Tendue en tableau, elle représentera, sur sa face blanche, le symbole de l’Humanité, personnifiée par une femme de trente ans, tenant son fils entre ses bras. L’autre face contiendra la formule sacrée des positivistes : L‘Amour pour principe, l’Ordre pour base, et le Progrès pour but, sur un fond vert, couleur naturelle de l’espérance, propre aux emblèmes de l’avenir.

Cette même couleur convient seule au drapeau politique commun à tout l’Occident. Devant flotter en pavillon, il ne comporte aucune peinture, alors remplacée par la statuette de l’Humanité, au sommet de son axe. La formule fondamentale s’y décompose, sur les deux faces vertes, dans les deux devises qui caractérisent le positivisme : l’une politique et scientifique, Ordre et Progrès; l’autre morale et esthétique, Vivre pour autrui. »

ibid. p. 387

Je n’ai trouvé aucune image du drapeau positiviste, mais j’ai trouvé ici la représentation de l’Humanité qui se trouve derrière l’autel de la Chapelle de l’Humanité à Paris.

L’Union européenne n’a pas retenu les propositions d’Auguste Comte, mais il pourrait se consoler en constatant qu’il existe bien aujourd’hui un drapeau positiviste : celui du Brésil qui arbore la devise chère à auguste Comte : « ordem e progresso ».

La République occidentale ne doit pas construire selon Comte sur l’effacement de la diversité des nations européennes c’est pourquoi il propose des déclinaisons nationales du drapeau commun :

« De ce drapeau occidental, on déduit aisément celui qui distinguera chaque nationalité, en y ajoutant une simple bordure, aux couleurs actuelles de la population correspondante. En France, où doit surgir l’initiative décisive d’une telle innovation, cette bordure offrirait donc nos trois couleurs, dans l’ordre maintenant usité, mais avec prépondérance du milieu blanc, pour honorer notre ancien drapeau. L’uniformité et la variété se trouvant ainsi combinées heureusement, la nouvelle occidentalité annoncerait dignement son aptitude nécessaire à respecter scrupuleusement jusqu’aux moindres nationalités, dont chacune conserverait ses emblèmes propres sans altérer le symbole commun. »

ibid. p. 388

On peut s’étonner que ce ne soit pas la langue dans laquelle est formulée la devise qui serve à exprimer la diversité nationale au sein de la République occidentale. On notera d’ailleurs que Comte ne dit rien de la langue utilisée sur le drapeau alors qu’il précisait que sur la monnaie c’est le latin qui serait utilisé. On doit ici tenir compte du fait qu’en 1848 Comte n’a pas encore déterminé quelle langue a vocation à être la langue commune des peuples unis par le positivisme. Comme on l’a vu, ce n’est qu’en 1854 dans le IVe tome du Système de politique positive qu’il prend position sur ce point.

Flag_of_Brazil.svg

Flag_of_Saudi_Arabia.svg

Recette du drapeau politique de la République occidentale : prenez le drapeau de l’Arabie saoudite, supprimez l’épée, remplacez la devise par celle du drapeau brésilien.

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