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« JOIE. J’ai énormément de livres.
RAISON. C’est-à-dire énormément de travail, et un énorme manque de repos pour ton esprit continuellement tiraillé de l’un à l’autre, et pour ta mémoire surchargée par un sujet ou par un autre. Que veux-tu que je te dise ? Les livres ont mené des hommes à la science, et d’autres à la folie. Lorsqu’on avale plus de choses qu’on en peut digérer, il en va des esprits comme des estomacs : la nausée leur fait plus de mal que la faim. […]
J’ai lu que Sérénus Sammonicus, un homme d’une culture immense, mais qui en voulait toujours plus, qui avait beaucoup de lettres, mais plus encore de volumes dans sa bibliothèque, aurait possédé jusqu’à soixante-deux mille livres. Étrange goût que celui-là, qui fait du philosophe un libraire ! Crois-moi, ce n’est pas là ce que j’appelle nourrir son esprit de textes, mais l’écraser et l’ensevelir sous le poids des matières, ou même lui imposer une torture semblable à celle de Tantale mourant de soif au milieu des eaux, en l’assommant sous le nombre, de sorte qu’il ait envie de tout sans pouvoir rien goûter.

[…]

JOIE. Je possède bon nombre de livres.

RAISON. Mais si ton esprit n’est pas assez grand pour les contenir ? Il y a des gens qui sont per­suadés de savoir tout ce qui est écrit dans les livres qu’ils ont chez eux. Quel que soit le sujet sur lequel tombe la conversation, ils affirment : «J’ai un livre là-dessus dans mon armoire»; et, estimant que c’est bien suffisant, que cela revient à l’avoir du même coup en tête, ils haussent le sourcil et se taisent avec suffisance. Ridicule engeance. »

Pétrarque, Contre la bonne et la mauvaise fortune
trad. Anne Duprat, Rivage Poche p. 61 – 63

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