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« JOIE – Je me réjouis de la mort de mon ennemi.
RAISON – Bientôt un autre fêtera la tienne.
JOIE – Mon ennemi est mort et je m’en félicite.
RAISON – Si seulement vous pouviez vous souvenir de votre condition, vous ne vous réjouiriez jamais de la mort d’un autre homme. A-t-on jamais vu deux hommes, conduits ensemble au supplice, se réjouir chacun de la mort de l’autre, sachant qu’ils sont promis au même genre d’exécution ? Ils pleureraient plutôt sur la mort l’un de l’autre en pensant à la leur. »

Pétrarque, Contre la bonne et la mauvaise fortune
trad. Anne Duprat, Rivage Poche p. 108

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Malheureusement j’ai bien peur qu’il ne suffise pas de rappeler à celui qui se réjouit du malheur de ses ennemis qu’il connaîtra le même sort. A la question rhétorique de la deuxième réplique de la Raison, on peut rétorquer qu’on a vu pire que deux hommes, conduits ensemble au supplice, se réjouissant chacun de la mort de l’autre : on a en effet déjà vu des hommes courir consciemment à leur propre  destruction pour s’assurer de celle de leurs ennemis. La haine aussi peut être désintéressée ! Rien ne garantit que la concomitance du malheur des ennemis les conduira à pleurer l’un pour l’autre. Au contraire il est courant que les malheurs de nos ennemis (adversaires politiques, supporters d’une équipe sportive rivale etc.) nous tiennent lieu de consolations pour ceux qui nous frappent au même moment.

Cette dernière remarque soulève une question concernant la valeur morale de la Schadenfreude. Après tout, qu’ y a-t-il de mal à se réjouir du malheur de ses ennemis ou du moins trouver dans leurs malheurs une consolation pour les siens ? Dans une perspective utilitariste (c’est-à-dire si on vise le plus grand bonheur pour le plus grand nombre) n’apparaitrait-il pas préférable que les deux hommes conduits au supplice se réjouissent – ou du moins se consolent de leur propre sort – grâce au malheur de l’autre, plutôt que de rajouter du malheur au malheur en pleurant sur le sort de l’autre en plus de pleurer sur leur propre sort? Pourquoi priver d’une possibilité de tirer du bonheur d’un malheur en réprimant notre disposition à la Schadenfreude ? Évidemment, si plutôt qu’au principe utilitariste du plus grand bonheur,  on se fonde sur le principe déontologique « ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse », se réjouir du malheur des autres n’apparaît guère moral … mais, tout bien considéré, se réjouir du malheur de l’autre est-ce vraiment lui faire quelque chose? On pourrait soutenir que l’immoralité commence seulement quand on affiche sa joie mauvaise dans le but de renchérir la douleur de son ennemi. Quant à l’appréciation de la Schadenfreude dans la perspective d’une éthique des vertus, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler ici.

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