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Lettre non envoyée

Je t’écris. Est-il rien qui soit changé au monde ?
Tu m’écris. Nous avons l’un et l’autre si peur
de nous apercevoir qu’il neige dans nos cœurs
et que nous sommes morts l’un vis à vis de l’autre.

je suis mort peu à peu et sans m’en rendre compte.
Tu es morte petit à petit sans crier.
La chaleur, par degrés, a fui notre courrier ;
et la rose a déjà cédé au perce-neige.

Parfois je me souviens que tu étais jolie.
Te souviens -tu encor que j’étais âpre et frais?
Mais oui! car nous avons gardé les mêmes traits ;
le temps ne marque plus les heures de l’absence.

[…]

Chaque jour qui s’en va t’efface davantage
en moi. Ne pleure pas! Tu pars, mais c’est des trous
qui restent, là, au mur, où sont rouillés les clous ;
et quand tu t’en iras, entière, de mon être

rien ne subsistera qu’une passoire où l’eau
naïve chante. Hé oui, en moi, tu sers morte –
ma chère. Morte dans un mort! Et de la sorte
nous serons côte à côte, comme toujours absents.

Je t’écris. Comprends-tu! Je n’ai rien à te dire.
Pourtant je me cramponne à toi, ô toi qui es
le glacier qui dans l’eau engendre son reflet
– un reflet qui serait, quoi? à défaut de l’image.

Benjamin Fondane, Au temps du poème

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