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On a vu la semaine dernière comment la relecture de Marx par Gilbert Achcar permettait de distinguer la religion-cocaïne et la religion-opium. Nous allons voir aujourd’hui comment un autre marxiste, Ernst Bloch, peut nous aider à nous orienter dans le monde des stupéfiants. Cette fois c’est le cannabis, et non pas la cocaïne, qui se trouve opposé à l’opium et valorisé par rapport à lui. Le texte qui suit est tiré du maître ouvrage de Bloch : le Principe espérance. La deuxième partie de l’ouvrage pose les fondements théoriques d’une défense de la dimension utopique du marxisme. Cette fondation a un versant anthropologique et un versant ontologique. La composante anthropologique-psychologique du propos de Bloch consiste, en particulier, à défendre, contre Freud, l’idée d’une opposition fondamentale entre le rêve éveillé et le rêve nocturne. Alors que les rêves nocturnes renvoient à un passé enfoui, les rêves éveillés anticipent un avenir ; alors que le contenu du rêve nocturne est dissimulé, le contenu du rêve éveillé est manifeste, car le moi du rêve éveillé est un moi adulte qui ne connaît pas la censure. De même, contrairement au rêve nocturne, le rêve éveillé n’est pas hallucinatoire, il est maîtrisé par le rêveur, qui garde le contact avec le monde. Aussi, loin d’être nécessairement compensatoire le rêve éveillé peut être animé d’une intention de réalisation et englober les autres. C’est au détour de l’exposé de cette opposition que Bloch est conduit à établir un parallèle avec l’opposition entre les effets du haschich et ceux de l’opium.

« La différence des modes d’être du Moi dans les deux sortes de rêves est telle que le relâchement : éprouvé par le Moi diurne peut se changer en un sentiment subjectif d’élévation, d’ailleurs assez contestable. Car c’est le Moi lui-même qui devient l’objet imaginaire du souhait, délivré de toute censure, profitant lui aussi du feu vert offert à toutes les autres représentations. Le Moi nocturne sombre dans la détente, tandis que le Moi diurne s’y élève, comme une abeille emportée par son essaim. Les drogues susceptibles elles aussi de provoquer artificiellement ces deux genres de rêves, peuvent être réparties en  deux groupes distincts ; c’est-à-dire qu’au sein même du monde hallucinatoire engendré artificiellement par des moyens pharmacologiques, il y a lieu de distinguer également les fantasmes d’un cerveau engourdi et de son Moi affaibli, de ceux du jour: les rêves provoqués par l’opium, s’apparenteront aux rêves nocturnes, ceux provoqués par le haschisch aux rêves éveillés, ivres de liberté et éperdus de ravissement. Dans l’ivresse cannabique (celle du haschisch) l’ego n’est guère altéré, l’individualité et la raison du sujet ne sont pas impliquées. Le Moi est isolé du monde extérieur, mais pas de la même manière que dans le sommeil nocturne, ou dans le sommeil-opiacé, car le monde réel ne lui est étranger que dans la mesure où il s’accorde mal avec les visions hallucinatoires, et où les interférences extérieures lui semblent stupides et même pitoyables. Le décor le plus approprié aux visions cannabiques est de la classe du Parnasse ou du pays de Cocagne, il est fait de jardins, de châteaux et de rues aussi belles que vieilles. Il existait au Moyen Age une secte arabe dissidente, celle des « Haschischin » ou assassins, meurtriers à la solde du Vieux de la montagne ; les jeunes gens qui avaient été élus pour l’accomplissement d’actes sanglants, suivaient le Cheik, les yeux grands ouverts, malgré l’ivresse dans laquelle le haschisch les tenait plongés ; il les conduisait dans ses jardins merveilleux qui regorgeaient d’une profusion de plaisirs pour les sens. Les visions cannabiques s’accordaient parfaitement avec ce décor réel, des plus appropriés à leur rêve éveillé, mais elles l’exaltaient à ce point que les jeunes gens dont le corps était parcouru par le poison de l’utopie, croyaient déjà goûter au paradis, et étaient prêts à faire don de leur vie au Cheik pour gagner définitivement le paradis véritable. Ceux qui, plus proches de nous, ont goûté au haschisch, parlent de la même légèreté enivrante ; dans leurs visions tout plane à la manière des elfes, l’asphalte de la rue se change en tapis de soie bleue, tandis que les passants prennent les traits de Dante ou de Pétrarque conversant dans un décor anachronique ; bref le monde entier devient une symphonie de souhaits pour l’amateur de haschisch suffisamment doué. Une autre sorte de légèreté caractérise également l’ivresse cannabique : « Des projets confus que l’individu n’était pas encore parvenu à démêler, lui apparaissent soudain dans toute leur clarté et semblent sur le point de se réaliser » (Lewin, Phantastica, 1927, p. 159 sq.). Même la folie des grandeurs s’y nourrit provisoirement d’exploits anticipés, presque comme dans la paranoïa. Bien différente est l’ivresse opiacée, car tout y est engourdi, aussi bien le monde extérieur que l’ego ; tout y rappelle le rêve nocturne, même le sol sur lequel il évolue. L’ascension illusoire du Moi, la Métamorphose du monde ambiant en un univers utopique et aérien font place aux profondeurs de l’abîme, et les portes du sommeil s’ouvrent sur un monde obscur et confus où femmes, voluptés, cavernes, torches et ténèbres s’entremêlent dans une atmosphère lourde et épaisse. Le premier don de l’opium  est l’oubli, non la lumière ; c’est la nuit qui dispense à Morphée, sur un tapis de gemmes antiques, les pavots de l’opium. Les prêtresses chthoniennes tenaient dans leurs mains les graines de pavot qu’elles utilisaient pour endormir la douleur, et dans les mystères de Cérès, on recherchait les eaux du Léthé, fleuve opiacé de l’oubli ; la haute antiquité enfin représentait Isis-Cérès avec des têtes de pavot à la main. Si Baudelaire baptise ces deux régions de l’ivresse, l’une cannabique et l’autre opiacée, du même nom de « paradis artificiels », il n’en reste pas moins vrai que de ces deux extases maudites, seule celle suscitée par le haschisch peut pathologiquement être associée aux rêves éveillés. Voilà donc illustrée la différence qui sépare les deux espèces de relâchements oniriques, inspiré l’un par Morphée et l’autre par Phantasus. »

Ernst Bloch, Le principe espérance, Tome I p. 112 – 114
trad. F. Wuilmart, Gallimard 1976

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