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Gilbert Achcar dans son étude Religion et politique aujourd’hui, une approche marxiste, se confronte inévitablement au fameux passage de la Critique de la philosophie du droit de Hegel dans lequel Marx expose sa conception de la critique anti-religieuse.

« La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple.
Nier la religion [Die Aufhebung der Religion], ce bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il abandonne toute illusion sur son état, c’est exiger qu’il renonce à un état qui a besoin d’illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l‘auréole. » [1]

Achcar est conduit à proposer une intéressante modification de la formule identifiant la religion à l’opium du peuple :

« La religion est une expression de la « misère » : l' »expression » sublimée de la « misère réelle », tout autant que la « protestation » contre elle. C’est bien là une affirmation très perspicace ; cependant, et malheureusement, Marx n’a pas poursuivi sa réflexion sur la dimension « protestation » de la religion. Dans les deux phrases qui suivent, il s’est contenté de souligner sa dimension « expression ». Ce sont les deux phrases sur la religion les plus citées de Marx : « La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple. » Si Marx avait développé son intuition initiale et avait cherché à saisir la dimension d’incitation de la religion — tout autant que de sa dimension de résignation, désignée métaphoriquement par le pouvoir apaisant de l' »opium » —, il aurait pu écrire différemment la dernière phrase ci-dessus, en recourant à une autre métaphore pour désigner un stimulant : La religion est, à la fois, l’opium et la cocaïne du peuple.

Gilbert Achcar, Marxisme orientalisme cosmopolitisme, Acte Sud 2015, p. 17

 [1] Gilbert Achcar se réfère à la traduction de Maximilien Rubel. Concernant les enjeux de traduction autour de ce texte il vaut la peine de jeter un œil à la critique ravageuse des bidouillages commis par Pierre les-mots-sont-importants Tévanian lorsqu’il commente ce texte de Marx dans son ouvrage La haine de la religion.

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