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« Ah! triste sort des intellectuels! À quoi ressemble leur malheur ? Des fatigues égales à celles de mille hommes, des angoisses sans nombre, des veilles infinies, une pénitence toujours plus grande qui atteint un degré incroyable — tout cela n’étant pas destiné à profiter à plus de trois personnes (encore s’agit-il de ceux qui se signalent par leur perfidie et dont la fortune est disposée autant qu’accoutumée à s’assurer la reconnaissance, le caractère à user de fourberie, l’esprit de mensonge et la vie de bassesse). Ce sont eux que les ignorants trouvent les plus savants, et qui suscitent ces suffrages populaires aussi favorables que téméraires. Aussi n’y aura-t-il qu’un seul adversaire des bonnes lettres, un seul ennemi des bonnes mœurs, un seul opposant aux causes les plus justes, toujours prêt à tous les déshonneurs et à toutes les compromissions, pour s’arroger par son impudence et son effronterie le salaire de tous les lettrés, obscurcir leur gloire par son audace, et ternir leur réputation et leur nom par les manœuvres où il est passé maître. Ah! comme il est cruel de voir que sur mille intellectuels, il n’y en a jamais qu’un pour s’enrichir, et le pire de tous ! »

Léon Battista Alberti, Sur les avantages et les inconvénients des lettres
[De commodis litterarum atque incommodis ],
trad. C. Carraud et R. Lenoir,  J. Millon, 2003

En découvrant ce texte dans une anthologie des humanistes des la Renaissance, le rapprochement avec la situation contemporaine de discordance entre la consécration médiatique et la reconnaissance des intellectuels par leurs pairs m’a paru inévitable. Alberti aurait-il précédé Bourdieu dans la critique des fast-thinkers? Ce rapprochement est peut-être trompeur : après tout l’intellectuel médiatique analysé par Bourdieu n’est pas une figure anhistorique, il a des conditions d’émergence que le sociologue s’efforce d’expliciter. Le monde du journalisme et de l’édition incriminés par l’éminent béarnais n’avaient pas d’équivalents exacts à l’époque d’Alberti. Mais, répondra-t-on, par delà les différences de contexte, ce qui est commun aux sophistes antiques, aux imposteurs du Quattrocento et aux intellectuels médiatiques contemporains, c’est la consécration par ce qu’Alberti appelle le « suffrage populaire« . On pourrait dès lors se demander si les pouvoirs monarchiques ne se sont pas montrés plus avisés dans la consécration des intellectuels que les opinions démocratiques. Philippe de Macédoine n’a pas manqué de jugement en choisissant Aristote pour instruire son fils, Christine de Suède s’est montrée perspicace en invitant Descartes, et de même Frédéric II et Catherine en faisant appel à respectivement à Voltaire et Diderot. Mais à côté de ces choix éclairés, combien d’intellectuels de cour aujourd’hui justement oubliés ? Cette question en appelle une dernière : la consécration des ignorants peut-elle faire entrer indûment un intellectuel dans l’histoire? On a du mal à croire que les œuvres des  essayistes médiatiques contemporains puissent passer à la postérité. Mais, en se souvenant que Jean d’Ormesson est déjà dans le Pléiade, on se gardera de préjuger du destin des œuvres d’Eric Zemmour ou Michel Onfray. Inversement pouvons nous être sûrs qu’aucun imposteur n’est parvenu à se faufiler parmi nos classiques ?