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Après m’être amusé à ratiociner sur le Corbeau et le renard en m’appuyant sur Starobinski, j’ai eu la curiosité de retourner voir ce qu’en dit Rousseau  dans le fameux passage de l’Émile où il critique cette fable d’un point de vue pédagogique. Je dois confesser que je n’avais jamais pris cette critique au sérieux faute peut-être de l’avoir lue d’assez près.

Notons d’abord que Rousseau ne conteste pas la vérité de la morale de la fable mais le fait qu’elle soit accessible aux enfants :

Apprenez que tout flatteur

Maxime générale ; nous n’y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.

Au delà du problème des tournures linguistiques et de leur intelligibilité pour les enfants, Rousseau s’interroge sur l’âge auquel les enfants peuvent recevoir la morale de la fable.

Je demande si c’est à des enfants de dix ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre.

Rousseau considère d’ailleurs que le Corbeau et le renard n’est pas la seule des fables de La Fontaine qui risque d’être comprise comme une leçon d’immoralité :

Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier : ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les montres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu’on lui demande et ce qu’il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.

Rousseau soutient, de manière assez convaincante,  que la réception de la morale des fables par l’enfant est orientée par son identification aux personnages. Il fait valoir que l’enfant s’identifiera plus volontiers au personnage qui raille (le renard, la fourmi) qu’à celui qui est raillé (le corbeau, la cigale). Cela nous conduit une nouvelle fois (mais dans une perspective différente de celle de Starobinski) à porter notre attention sur les conditions de d’énonciation de la morale de la fable. A première vue c’est la même leçon (au sens du contenu enseigné) qui est donnée par le renard au corbeau et par l’auteur de la fable à son lecteur ; le lecteur et le corbeau recevraient le même enseignement, la seule différence serait que l’un recevrait gratuitement ce que l’autre a payé d’un fromage. Mais, si l’on en croit Rousseau,  le fait que l’énonciation de la morale par le renard constitue un acte d’humiliation du corbeau, contribuerait à subvertir l’enseignement de la fable.

Revenons pour finir à l’affirmation par le renard d’une égalité de valeur de la leçon et du fromage :

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !

Rousseau reconnaît la vérité et l’intérêt de la proposition « cette leçon vaut bien un fromage » (qui constitue comme une morale de « second ordre » : une morale sur la valeur de la leçon) comme il concédait la vérité de la proposition « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ». Dans les deux cas c’est la réception de la vérité par l’enfant que Rousseau met en question, dans les deux cas le fait que l’énonciation de la vérité participe à un acte d’humiliation contribue au brouillage de cette réception.

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