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L’anthropologue Roy Wagner a effectué son travail de terrain chez les Daribis de Nouvelle Guinée. Dans le texte ci-dessous, il montre comment à la curiosité de l’anthropologue pour la population qu’il étudie répond une curiosité de celle-ci à son endroit :

« En tant que représentatif des hommes blancs, ma situa­tion était encore plus intrigante aux yeux de mes amis daribis. Comment rattacher mes intérêts personnels aux activités spécifiques des autres Européens qu’ils connaissaient: fonc­tionnaires, missionnaires ou docteurs ? N’était-ce là que des noms ? Désignaient-ils seulement des types de travail diffé­rents ou des familles distinctes et séparées, voire des peuples différents ? Tel était le sens de la question que certains de mes amis me posèrent un après-midi : «Est-ce que vous autres, les anthropologues, vous pouvez contracter mariage avec les fonc­tionnaires et les missionnaires ?» J’expliquais que c’était pos­sible, si nous le voulions, mais que cela ne me tentait guère. En fait, je n’avais pas répondu à la vraie question qui me fut posée de nouveau, sous une autre forme : «Est-ce qu’il y a des kanakas (c’est-à-dire des indigènes, des gens comme nous) en Amérique ?» Je répondis que oui, en pensant aux paysans pauvres qui pratiquent une agriculture de subsistance dans certaines régions du pays, mais je crains d’avoir évoqué dans leur esprit l’image d’une population soumise à la tutelle d’offi­ciers de police, de missionnaires et autres.

Ce n’était pas une question facile à poser en quelques mots et, de ce fait, mes réponses, même si elles étaient aussi «correctes» que possible, étaient vouées à être trompeuses. Et pourtant il s’agissait d’un problème vital, car il tournait autour des raisons de ma présence au village et de la nature du travail que j’y faisais, et de ses motivations sous-jacentes. Je ne cessais d’être étonné et parfois agacé par l’importance que mes amis accordaient à ce que je considérais comme une question secondaire, à savoir mon organisation matérielle et mon statut marital, car je me définissais par mes préoccupa­tions d’anthropologue et mon travail de terrain qui justifiaient ma présence. De leur côté, les Daribis devaient être tout aussi stupéfaits par mon indifférence étudiée envers les problèmes de la vie et de la subsistance et par mon inexplicable passion pour les questions. Et après tout, si je pouvais leur demander avec quels groupes de personnes ils avaient le droit se marier, il n’était que juste qu’ils puissent me retourner la question. »

Roy Wagner, L’invention de la culture,
trad.Philippe Blanchard, ed. Zones Sensibles 2014, p. 42

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