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J’étais à l’affut d’une occasion de citer la Phénoménologie de l’Esprit ; la lecture du Remède dans le mal de Jean Starobinski vient de me la fournir en me faisant prendre conscience que la morale de la plus célèbre des Fables de La Fontaine constituait une parfaite illustration de la formule de Hegel  :« Ce qui est bien connu est en général, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu »[« Das Bekannte überhaupt ist darum, weil es bekannt ist, nicht erkannt »].

La moralité fameuse :

Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute

ne se borne pas à révéler l’intérêt économique (alimentaire) dissimulé dans la manœuvre initiale sous la forme d’une approbation tout esthétique. Elle ne se contente pas d’énoncer l’« infrastructure » matérielle qui a suscité la ruse éloquente du compliment. Elle ne se borne pas non plus à rétablir narquoisement l’équité de la transaction, en substituant à la louange mensongère la leçon véridique et profitable, laquelle « vaut bien un fromage ». Constatons qu’en avouant le caractère agressif de la flatterie, le renard triomphant rend plus profonde la blessure: il désabuse celui qu’il avait abusé, et, ce faisant, il augmente l’humiliation.

op. cit. p.80

Le contenu de l’énoncé de la morale me paraissait une telle banalité que je n’avais jamais réfléchi à ce que révélait les conditions de son énonciation, bref, à toute cette histoire de « leçon qui vaut bien un fromage »[1]. Il est, en effet, cruellement ironique de la part du renard de prétendre dédommager le corbeau du fromage perdu par la leçon qu’il lui donne. Donner une leçon c’est instruire d’une vérité, mais c’est aussi infliger une humiliation, et le renard joue sur ces deux sens : en prétendant  dédommager par l’instruction il inflige intentionnellement une humiliation qui est tout le contraire d’un dédommagement mais au contraire un renchérissement du coût  de l’interaction pour le corbeau. On peut en effet supposer que le fait que le corbeau soit « honteux et confus » n’est pas un effet secondaire de la révélation de la vérité involontairement produit par un renard soucieux d’équité mais qu’il est le véritable but de cette révélation. Dès lors une question – que je ne m’étais jamais posée avant de lire Starobinski – mérite examen  : pourquoi le renard ne se contente t-il pas de partir avec le fromage et inflige-t-il de surcroît une humiliation au corbeau ? [2] Une remarque que Starobinski fait un peu plus loin en commentant La Bruyère me semble éclairer cette question :

« Le flatteur n’est pas exempt de mépris pour ceux qu’il peut duper ; La Bruyère foisonne en remarques de cet ordre: « C’est avoir une très mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien connaître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des caresses étudiées, par de longs et stériles embrassements. » « Le flatteur n’a pas assez bonne opinion de soi ni des autres. » Le flatteur, dont le langage « porte aux nues », se sent humilié d’être contraint à « ramper » ; il se venge en tirant profit de la « faiblesse » des autres. »

Finalement la leçon donnée au corbeau a peut-être bien valeur de dédommagement, mais il ne s’agirait pas tant, pour le renard, de dédommager le corbeau de la perte de son fromage en l’instruisant de la vérité, que de se dédommager lui-même, en infligeant une humiliation au corbeau, de l’humiliation d’avoir eu à flatter.  Pourquoi, objectera-t-on, l’acquisition du fromage ne le dédommage-t-elle pas suffisamment ? A quoi l’on peut répondre par l’hypothèse que les blessures d’amour propre doivent compensées sur le terrain même de l’amour propre [3].

 [1] On notera que la thématique du « dédommagement » par la leçon est absente de la fable du corbeau et du renard chez Ésope, quoique le renard y détrompe aussi le corbeau. De même, Ésope ne parle pas du sentiment d’humiliation du corbeau détrompé. La concomitance de  ces deux ajouts de la part de  La Fontaine ne tient pas au hasard si on suit l’interprétation de Starobinski.

[2] On notera que faire la leçon à sa dupe, n’est pas une conduite qui va de soi pour un flatteur : 1) le flatteur n’a pas intérêt à détromper sa dupe lorsqu’il peut espérer continuer à lui soutirer des avantages à l’avenir 2) lorsque le flatté est puissant, le flatteur s’expose à des mesures de rétorsion en le détrompant. La situation de la fable ne remplit pas ces deux conditions habituelles.

[3] Une objection plus simple à cette interprétation consiste à contester que le renard se sente humilié d’avoir à flatter, (la tromperie n’est-elle pas dans sa nature?), dans ce cas, l’humiliation du corbeau relèverait de la cruauté gratuite.

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